Ces personnages qui se sont livrés au diable…

L’empereur Palpatine, alias Dark Sidious, dans Star Wars.

Introduction

Voir un personnage s’écarter du droit chemin pour basculer dans le mal, est une déchéance que l’on croise fréquemment dans l’art, et qui – généralement – fascine le spectateur. La barrière étroite qui existe entre la moralité et ce qui ne l’est pas est un sujet qui est traité depuis la nuit des temps. Dans les fondements même de la religion chrétienne, Lucifer était l’un des partisans les plus proches de Dieu, avant d’être déchu, et de devenir le Diable tant redouté. Dans la Bible, cette chute est la même du côté humain, puisque Judas était également l’un des plus proches apôtres du Christ, avant de le trahir, au moyen d’un baiser. Nous allons aller au-delà du manichéisme qui existe, afin de nous concentrer sur les personnages gris de l’art et de la pop culture, qu’ils basculent allègrement dans le mal ou non. Cette idée d’article m’est venu en lisant une critique de StarkBen que je salue au passage. Naturellement, mes propos seront illustrés par de nombreux exemples qui pourraient contenir des spoilers. Cependant, je vous conseille fortement de lire cet article, quitte à en sauter quelques lignes ; vous ne le regretterez pas !
Les traîtres, les personnages ambigus, ou ceux qui sombrent dans le mal sont les protagonistes clés de nombreux récits. Souvent, le spectateur ou joueur se surprend à adorer les détester. Pourquoi la déchéance de ces personnages exerce-t-elle une telle fascination sur l’imaginaire collectif ?
J’évoquerai quelques personnages prompts à la trahison, avant de mentionner le mal plus insidieux ; autrement dit, les personnages qui savent pertinemment ce qu’ils font et manipulent les autres (spectateur y compris) depuis le début. Leur vraie nature n’en demeure pas moins surprenante lorsqu’on est devant le fait accompli. Pour finir, nous nous attarderons sur ces personnages qui, d’abord bons, sombrent dans le mal, à leur insu ou non.

Samuel Drake, frère de Nathan, dans Uncharted 4.

I. L’art de la trahison

1. Le traître malgré lui

La chute dans le mal et la trahison ne sont pas quelque chose de foncièrement grave et impardonnable ; comme peuvent en témoigner des personnages qui se sont simplement montrés plus hésitants et faillibles que d’autres, à un moment ou un autre du récit. Il est des personnages qui mentent, plus par lâcheté que par véritable malice.
Je pense notamment au jeu Uncharted 4, dans lequel le frère de Nathan Drake, Samuel, le convainc de l’aider à chasser un trésor, en brodant une histoire de toute pièce. Aussi contrarié Nathan est-il, lorsqu’il l’apprend, il finit par pardonner cette tromperie à son frère. Certains personnages ne sont pas même maîtres de leur esprit lorsqu’ils franchissent la barrière vers le mauvais côté. Dans Harry Potter et la Chambre des Secrets, Ginny Weasley est une collégienne de onze ans qui ne sait pas ce qu’elle fait, lorsqu’elle confie son âme au journal de Tom Jedusor. Si elle ouvre la chambre des secrets, c’est uniquement parce qu’elle est sous l’emprise de Voldemort, qui, une fois encore, utilise la manipulation d’autrui pour représenter une menace de plus en plus tangible, à l’égard de Harry. Pour finir, certains personnages, sans tromper leurs convictions, sont naturellement considérés comme des traîtres par autrui, simplement parce qu’ils sont trop similaires à l’ennemi. Dans L’Attaque des Titans, Eren est capable de se transformer en Titan, ce qui suscite naturellement beaucoup de méfiance et d’animosité. Malgré tout, l’humanité pourra utiliser les armes de l’ennemi, contre lui.
Donc non, basculer de l’autre côté, surtout pour des raisons indépendantes de sa volonté, n’est pas quelque chose d’irrévocable. Cela dévoile que n’importe qui est faillible, y compris les personnes les plus proches du héros. Par ailleurs, voir le héros pardonner ces erreurs de conduite est généralement une belle leçon de tolérance.

Sansa Stark et Petyr Baelish, dit Littlefinger, dans Game of Thrones.

2. Hypocrisie et simagrée

Naturellement, cela n’est pas une invitation à mentir tout son soûl, ce que certains personnages font pourtant allègrement ! J’ai beau détester le mensonge et l’hypocrisie, dans la réalité, je dois avouer que les personnages volontairement trompeurs exercent une fascination étonnante sur moi, dans la fiction. Et je gage que je ne suis pas la seule personne dans ce cas ! Parlons maintenant de personnages qui choisissent délibérément la voie de la duplicité, quitte à tromper autrui, sans éprouver le moindre regret. En général, ce sont de faux gentils, qui sont trop courtois et attentionnés pour être honnêtes. Ils ont un comportement hypocrite et arriviste, car ils agissent de cette manière pour arriver à leurs fins.
Deux personnages, au reste assez similaires, me viennent à l’esprit. Il s’agit du roi Ecbert de Wessex, dans la série Vikings, et de Petyr Baelish, alias Littlefinger, dans Game of Thrones. Tous deux sont des hommes raffinés, et propres sur eux, qui n’hésitent pas à mentir, ou à vendre père et mère, pour étendre leur pouvoir. D’ailleurs, ils sont si rusés qu’ils parviennent à leurs fins. Ecbert trahit allègrement Ragnar mais devient un Roi de plus en plus puissant et respecté. Littlefinger est ni plus ni moins à l’origine de la guerre des trônes, ce qui ne l’empêche pas d’accéder à des titres et des propriétés de plus en plus prestigieux. Ce genre de personnages sont généralement détestés par la moitié des spectateurs, tandis que les autres saluent leur ingéniosité et éprouvent un plaisir coupable en les voyant tromper leur monde, de façon sournoise mais diablement efficace. Toutefois, leurs fins respectives dans les séries, sont révélatrices. Des années plus tard, Ecbert est un roi vieillissant, complètement égaré et rongé par la culpabilité. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, à la fin de sa vie. Littlefinger, quant à lui, se fait prendre à son propre jeu. Ses trahisons sont dévoilées par les deux sœurs Stark, qui, en l’occurrence, ne songent pas une seconde à lui accorder une seconde chance.
Si un personnage de ce type arrive véritablement à ses fins, et emporte la victoire, c’est le Chancelier Palpatine, dans la prélogie Star Wars. Ou peut-être le connaissez-vous davantage sous le nom de Dark Sidious. L’empereur est l’exemple parfait de ces personnages sournois et manipulateurs, qui séduisent autrui, en se montrant aussi tentateurs que le diable. Il finit par avoir une emprise démesurée sur Anakin Skywalker, au point de le faire devenir Dark Vador. L’empereur n’est certes même plus dans une zone de gris, mais profondément mauvais et ténébreux. Sa bienveillance n’est vraiment qu’une apparence trompeuse pour parvenir à ses fins. Somme toute, il est de ces personnages malveillants qui dupent tout le monde depuis le début. Toutefois, le spectateur ne se laisse pas duper, puisque la prélogie est sortie des années après les épisodes 4, 5 et 6.

Le Roi Ecbert, dans Vikings. Ne lui donneriez-vous pas le bon Dieu, sans confession ?

Il est des cas où le personnage est présenté comme bon, pendant la majeure partie de la narration, avant de révéler sa vraie nature. Ce procédé étonne le spectateur si le suspense est entretenu et la révélation bien menée. C’est un ressort souvent utilisé dans des intrigues de toutes sortes, à commencer par les slashers, comme Scream. Il est évident que tout l’intérêt est de se demander qui se cache derrière le masque du tueur, c’est pourquoi j’éviterai de parler de films d’horreur, voire de films policiers, ici.

Noctis et Ardyn, dans Final Fantasy XV.

II. Le diable invisible

1. La manipulation du spectateur/joueur

J’ai évoqué des personnages dont on sait tout de la sournoiserie et des mensonges. D’une certaine façon, nous sommes complices de leurs tromperies, puisque les scénaristes nous mettent dans la confidence, en dévoilant rapidement leur duplicité. Cependant, il est des personnages qui, mécontents de tromper les autres, manipulent également le spectateur ou le joueur. Comme je l’ai dit dans la transition ci-dessus, c’est un ressort souvent utilisé dans les intrigues, afin d’entretenir le suspense ou étonner le spectateur. Cela promet parfois de très beaux twists finaux.
Les premiers tomes de Harry Potter sont très friands de ce genre de personnages. Pendant les quatre premières années, J. K. Rowling joue avec le lecteur, en lui donnant de nombreuses fausses pistes, qu’il s’agisse de la condamnation préméditée de Rogue, de Hagrid, ou de Sirius Black. Le véritable antagoniste est toujours soigneusement dissimulé, quoiqu’il y ait des indices parsemés ici et là. Il est malgré tout difficile de soupçonner le professeur Quirrell, qui faisait semblant d’être lâche et bègue. Il est encore plus inattendu d’apprendre que Croûtard, le rat de Ron, était un animagus du nom de Peter Pettigrow, un serviteur de Voldemort. Barty Croupton Junior surprend également tout le monde, lorsqu’il utilise le polynectar pour prendre l’apparence du professeur Maugrey. Dans Harry Potter, ces faux semblants ont un but purement scénaristique, afin de rendre l’histoire plus mystérieuse, et la menace plus insidieuse.
Mais il est aussi des récits où le personnage est très proche de l’un des héros, et semble être quelqu’un sur lequel on peut compter. En ce cas, le spectateur/joueur peut se sentir réellement dupé. Dans la saison 3 de The Walking Dead, Andrea arrive dans une ville qui lui semble sûre, et où elle se croit enfin hors d’atteinte du danger. Elle est rapidement conquise par la courtoisie du Gouverneur de cette ville, dont elle devient l’amante. Cependant, il est trop tard lorsqu’elle réalise, au même moment que le spectateur qui n’a pas lu les comics, que le Gouverneur est un déséquilibré mental, qui contrôle sa ville d’une main de fer, et qui représente davantage une menace pour les vivants, que les rôdeurs eux-mêmes.
Dans Final Fantasy XV, j’ai moi-même été dupé par un certain Ardyn Izunia qui, aussi bizarre semblait-il être, m’avait plusieurs fois aidé, soit pour faciliter mon voyage, soit pour me permettre d’acquérir une chimère. Ardyn pousse le vice jusqu’à retirer deux masques, à un moment puis à un autre du récit. On apprend d’abord qu’il est en fait le chancelier de l’empire ennemi, (méfiez vous des chanceliers!). A ce stade, l’on peut encore considérer qu’il est un électron libre, qui soutient deux camps à la fois. Toutefois, à la fin, tout est clair, puisqu’il révèle à Noctis qu’il est lui aussi un membre de la famille royale, et qu’il ne l’a aidé à se hisser jusqu’à un certain sommet, que pour mieux le briser.
Certes, le Gouverneur et Ardyn sont des personnages trop souriants et aimables pour être honnêtes. Il y a plusieurs signes avant-coureurs de leurs trahison. Mais parfois, la révélation du mal peut avoir vocation à être choquante. Si vous avez terminé le premier opus de Life is Strange, vous savez sans doute de quoi je parle. Et de toute manière, comme dirait Keyser Soze, l’un des démons les plus invisibles du cinéma : « Le coup le plus rusé que le diable ait jamais réussi, ça a été de faire croire à tout le monde qu’il n’existait pas. » (Usual Suspects).

Le Gouverneur, et Rick, dans The Walking Dead. Œil pour œil et dent pour dent.

2. La duperie à son paroxysme

Je vais désormais mentionner des tromperies et des révélations vraiment choquantes, vous voilà prévenues, âmes sensibles ! Je ne vais utiliser que trois exemples, tirés uniquement du jeu vidéo. Pourquoi ? Parce que le jeu vidéo nécessite beaucoup plus d’investissement de notre part. On y passe, au minimum, une dizaine d’heures, contrairement à un film. Et nous sommes encore plus investis dans l’histoire, ou dans le destin des personnages, que dans une série, puisque nous avons une influence directe sur l’intrigue. Attention, car ce paragraphe sera le plus traumatisant en terme de spoilers.
Certains jeux vidéos poussent le vice jusqu’à vous glisser dans la peau du méchant, sans vous avoir prévenu au préalable. Je vais d’abord mentionner un jeu vidéo que j’ai fait il y a peu de temps, en compagnie de StarkBen, puis de Hauntya. Il s’agit de A way out. C’est un jeu de coopération (en ligne, ou en local), où nous incarnons deux prisonniers qui font tout pour s’évader de prison. Les mésaventures de Leo et de Vincent vont d’ailleurs bien au-delà de ça, jusqu’à ce que Leo découvre (en même temps que les deux joueurs) que Vincent était un policier infiltré en prison, pour l’inciter à le mener vers un criminel plus dangereux. De quoi planter une flèche dans les cœurs les moins solides, surtout quand on considère que ces deux « frères » vont devoir finir par s’entre-tuer.
Un autre jeu prompt à vous malmener est Heavy Rain. Il s’agit d’un « film interactif » dans lequel quatre personnages (sous votre contrôle) enquêtent sur un tueur en série. Tout se passe bien, ou presque, jusqu’à ce que vous appreniez que l’un des quatre personnages n’est autre que le tueur, qui faisait semblant d’enquêter, pour mieux détruire les preuves restantes. Un choc rude.
Pour finir, évoquons un de mes jeux vidéos préférés : Star Wars, Knights of the old Republic. Il s’agit d’un jeu de rôle où vous incarnez un résistant amnésique, qui a une certaine sensibilité avec la Force. Votre mission est claire : mettre fin à la menace représentée par Dark Malak, l’ancien apprenti du seigneur noir des sith : Dark Revan, qui a été terrassé par les jedi quelques temps avant. Une fois encore, tout se passe bien, jusqu’à ce que Dark Malak vous révèle que vous n’êtes autre que Dark Revan, et que, par conséquent, votre mémoire a été trafiquée par les jedi que vous considériez comme vos amis. Le jeu vous propose alors de rester malgré tout fidèle aux jedi, ou de sombrer irrémédiablement dans le côté obscur, notamment en massacrant la moitié de vos compagnons de route. Difficile de s’en remettre.
Mais bien entendu, il ne s’agit pas de sadisme gratuit de la part de ces scénaristes de jeux. Outre le fait de proposer un twist final mémorable, ces jeux ont pour vocation de plonger le joueur dans des situations auxquelles il ne sera jamais confronté dans la vraie vie. Le jeu vidéo a un effet encore plus cathartique, que d’autres médias. Au vingt-et-unième siècle, la question n’est peut-être plus de se libérer de pulsions jugées impures (quoique), mais se mettre dans la peau de personnages mauvais offre des perspectives insoupçonnés. Ainsi, on peut comprendre ce qui amène ces personnages à commettre ces atrocités. Or, comprendre n’est pas un synonyme de cautionner ou pardonner. Et s’identifier à ces traîtres ou ces tueurs n’est en rien une invitation à les imiter. D’après Carl Jung, un psychiatre suisse, qui a entretenu une relation houleuse avec Freud, ce serait justement le fait d’ignorer l’ombre qui existe en chacun de nous, qui la rendrait la plus dangereuse, ou la plus capable de finir par nous contrôler. Étonnamment, cela rejoint la citation de Usual Suspects. A toute époque, des gens se sont indignés de la violence qui existait au cinéma, dans le jeu vidéo, etc. Pourtant, l’erreur la plus fatale serait de faire comme si la violence n’existait pas, et de ne plus prévenir les gens de l’ombre qui existe en chacun de nous. Les contes pour enfants sont présents depuis la nuit des temps, dans cet objectif de prévention. Bien sûr, cela n’excuse pas la violence trop crue et gratuite de certains médias, mais il faut faire la part des choses et réfléchir, quelque que soit l’œuvre à laquelle nous sommes confrontés.

Le signe du tueur aux origamis, dans Heavy Rain.

Petite parenthèse, en guise de transition. Il y a des histoires très célèbres que je n’ai pas mentionnées, dans lesquelles on a des twists similaires. Dans celles-ci, le personnage principal n’est pas lui-même l’antagoniste mais il réalise, trop tard, que son ennemi est un membre proche de sa famille, ce qui remet aussi beaucoup de choses en question. Côté cinéma, il est impossible de ne pas citer la révélation que fait Dark Vador, à Luke, lorsqu’il lui apprend qu’il est son père. On peut mentionner des œuvres comme Spider-Man, de Sam Raimi, ou le premier roman de A la Croisée des Mondes. J’avais d’ailleurs déjà effleuré ce sujet, avec un ancien article qui parlait des Pères Ennemis.
Mais il est deux jeux vidéos où la révélation a beaucoup d’impact sur l’histoire. C’est le cas de Final Fantasy X, où Tidus apprend que Sin, le monstre menaçant de tout détruire, est une forme réincarnée de son père. Et encore, le malheureux Tidus n’est pas au bout de ses surprises. On peut aussi citer le génial Fallout IV, un jeu de rôle se situant dans un monde post-apocalyptique, où vous cherchez votre fils, après avoir été cryogénisé pendant des années. Vous luttez contre l’Institut, car tout le monde vous a mis en garde contre elle. Mais toutes vos certitudes s’effondrent lorsque vous découvrez l’identité du dirigeant de l’Institut.

Norman Bates et sa mère s’aiment tendrement. (Bates Motel)

III. Basculer vers le côté obscur

1. Démons, à leur insu

Je viens de mentionner Carl Jung, l’auteur du concept de l’Archétype de l’Ombre. Cette ombre, d’après lui, représente tout ce que nous bridons dans notre inconscient, afin de ne pas être rejetés par nos proches, ou par la société. Or, ne pas du tout avoir conscience de sa zone d’ombre ne laisse aucun espoir d’essayer de la contrôler. C’est précisément pour cela que ceux qui brident leur ombre deviennent les personnages les plus dangereux et incontrôlables. Je vais désormais mentionner des cas extrêmes, dans lesquels les personnages ignorent eux-mêmes qu’ils sont l’ennemi, à cause de névroses mentales, par exemple.
L’exemple le plus emblématique est Norman Bates, dans le film Psychose, ou dans la série Bates Motel. Norman est victime d’un dédoublement de la personnalité. Alors qu’il croit être victime d’absences et de troubles de la mémoire, il y a en vérité des phases durant lesquelles il se prend pour sa mère, et commence à tuer. Le dédoublement de la personnalité et la schizophrénie sont souvent exploités pour illustrer la dualité entre le bien et le mal, au sein du même personnage. C’est aussi le cas dans le film Shutter Island, ou même dans le Seigneur des Anneaux, avec le personnage de Gollum. Celui-ci a deux facettes et en a, d’une certaine manière, conscience, puisqu’il dialogue avec lui-même. Mais alors que Smeagol est prêt à aider les hobbits à atteindre le Mordor, Gollum ne rêve que de les voir morts, pour récupérer l’anneau.
Une figure encore plus emblématique que Norman Bates, si cela est possible, est naturellement le docteur Jekyll, qu’on range au rang de mythe. Il devient un autre être lorsqu’il se métamorphose en Mister Hyde et il est tout à coup capable des pires atrocités. Et comme cela est indiqué dans la nouvelle de Robert Louis Stevenson, même s’il est un grand coupable, il « souffre aussi en proportion ». En général, ces démons-là sont paradoxalement les premières victimes du fléau qui les guette. Dans un registre plus paranormal, on peut également citer le jeu vidéo Silent Hill 2, ou le film Les Autres.

Le prêtre Frollo, dans Notre-Dame de Paris.

2. Le héros déchu

Pour finir, parlons de ces personnages qui, d’abord exemplaires, sombrent dans le mal, en en gardant bien conscience. En un sens, cette déchéance est la plus cruelle, car il arrive qu’ils aient des circonstances atténuantes. Je vais enfin m’attarder sur un peu de littérature. C’est une chute que l’on rencontre beaucoup dans des histoires gothiques, comme Faust, de Goethe, Le Moine de Lewis, ou même Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo. Le premier est assez emblématique puisque Faust livre son âme au diable, Méphistophélès, pour retrouver sa jeunesse et le plaisir de vivre. Son histoire est intimement liée au Moine, puis à Notre-Dame de Paris, par le biais des personnages d’Ambrosio et de Claude Frollo. Il est crucial de préciser que ce sont des prêtes, puisque cela renvoie à la théorie cela laquelle l’ombre bridée devient la plus incontrôlable et dangereuse. Ambrosio et Frollo souffrent tellement de leur vie de privation et de renoncement à tout qu’ils finissent ni plus ni moins par sombrer dans la folie. Claude Frollo n’arrive pas à se faire aimer par Esmeralda, dont il est fou amoureux, ce qui va l’amener à commettre des actes terribles, comme le crime passionnel, ou le chantage affectif, sans parler d’une tentative de viol. Malgré tout, à l’instar de Hyde, il souffre en proportion puisque toute sa vie s’effondre et que Victor Hugo n’a de cesse de le dépeindre comme un être pathétique (non pas au sens péjoratif du terme). C’est cette souffrance et ce désespoir qui amènent Frollo à se plonger davantage dans le mal, jugeant ne plus pouvoir faire machine arrière : « Quand on fait le mal, il faut faire tout le mal. Démence de s’arrêter à un milieu dans le monstrueux ! L’extrémité du crime a des délires de joie. » Vous vous imaginez-bien que Victor Hugo ne dépeint pas cette déchéance, et ne plaint pas ce personnage terrible, par malice ou par inconscience. C’est simplement qu’il préfère condamner une institution plutôt qu’un pauvre mortel. Victor Hugo est croyant, mais profondément anticlérical.
Un autre roman majeur du dix-neuvième siècle évoque ce genre de déchéance, sous un tout autre angle. Il s’agit du Portrait de Dorian Gray, de Oscar Wilde. Dorian est un jeune homme innocent avant que Henry Wotton ne l’initie à l’épicurisme et à l’hédonisme. Lorsqu’il se rend compte que son âme a basculé dans un portrait à son effigie, et que ses vices ne se refléteront jamais que sur ce tableau, Dorian devient prêt à tout, et au pire, pour assouvir ses désirs. La déchéance est parfois illustrée de manière concrète, avec ce double maléfique qu’est le tableau, ou même avec la défiguration du personnage, comme c’est le cas dans Batman, quand Harvey Dent, devient Double-Face.
De nombreux personnages de la pop culture, d’abord justes, sombrent dans le mal de façon irrévocable. On peut en mentionner une quantité, comme Nathan, dans le jeu vidéo Beyond two souls, Kenny, dans le jeu vidéo The Walking Dead, Stannis Baratheon dans la série Game of Thrones, qui finit par brûler vive sa propre fille, Walter White, dans la série Breaking Bad, et bien sûr Soo-hyun dans le film J’ai rencontré le Diable.
Le personnage déchu le plus emblématique au cinéma demeure probablement Anakin Skywalker, qui sombre du côté obscur, pour devenir Dark Vador. En plus d’être manipulé par l’Empereur, Anakin est aussi écrasé sous le poids de la fatalité. Il sait qu’il risque de perdre celle qu’il aime, mais dans toute tragédie, celui qui essaie d’échapper à son destin, ne fait que davantage se précipiter vers lui.
Finalement, assister à la déchéance de ces personnages permet de découvrir les raisons qui les ont poussées à devenir fous, ou à agir de façon monstrueuse, contre leur gré ou non. Une fois encore, il ne s’agit pas de leur pardonner mais de comprendre le mécanisme de cette machine qui les a broyés, et en a fait des dangers publics. C’est une façon d’approfondir l’empathie du spectateur, ou simplement de le prévenir contre l’ombre qui sommeille en chacun de nous. Souvenons-nous de cette citation de Nietzsche : « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Elle nous rappelle que personne n’est à l’abri de s’égarer en chemin. Ne soyons donc pas trop prompts à juger, et concentrons-nous davantage sur notre propre ombre et sur nos propres actes. Car, envers et contre tout, même si j’ai cité beaucoup de chutes irrévocables, l’art et la pop culture présentent aussi de nombreux exemples inverses, dans lesquels un criminel ou un damné accède à la rédemption. Pour ne citer que lui, Jean Valjean, dans Les Misérables, de Victor Hugo.

Le Joker, ennemi juré de Batman.

Conclusion

Nous avons parcouru ensemble les différents étages de la déchéance de ces personnages de l’art et de la pop culture, qui sont détestés par les uns, et quasiment adulés par d’autres, (lesquels ne sont pour autant pas des sociopathes) ! Après tout, ces personnages ne sont que le reflet de l’âme humaine. Personne n’est à l’abri de faillir, ou de décevoir ses proches, à l’instar de Samuel Drake. Quand bien même certains sont délibérément sournois, afin de parvenir à leurs fins, eux aussi ne sont que le reflet de la réalité. Après tout, le roi Ecbert est un personnage ayant vraiment existé, même si Vikings prend bien des libertés vis-à-vis de l’Histoire. La duplicité et les faux-semblants sont des thèmes indispensables pour la fiction, car ce sont eux qui nourrissent le mystère ou provoquent la surprise chez le spectateur. Vous imaginez un Harry Potter ou un Life is Strange sans tous ces faux-semblants ? Ces œuvres seraient beaucoup moins riches, en termes de scénario. Par dessus-tout, c’est la force même du diable de paraître invisible, pour mieux duper et tromper. Ce sont autant de raisons qui incitent les scénaristes à nous proposer des personnages qui, même s’ils semblent justes, sont en réalité monstrueux. L’exemple le plus probant est quand on pousse le vice jusqu’à nous glisser dans la peau de ces démons, dans le jeu vidéo, afin de mieux nous étonner et nous bouleverser. N’importe qui peut-être le monstre, selon le point de vue adopté. Même vous.
Carl Jung considère que l’ombre est dans chacun de nous et que c’est lorsqu’on tente de la brider qu’elle peut avoir le plus de pouvoir et d’emprise. L’exemple le plus caricatural est celui de personnages qui ont un double maléfique, comme Norman Bates, ou le docteur Jekyll. Mais n’importe qui peut chuter, soit qu’il ait livré son âme au diable, comme Faust, soit qu’il croit agir pour le plus grand bien, comme Anakin Skywalker.
Voir et expérimenter le parcours de ces figures emblématiques de l’art et de la pop culture nous incite à nous interroger sur nous-même et à remettre beaucoup de choses en perspective. C’est même nécessaire, car, comme le disait Carl Jung : « on ne s’éclaire pas en imaginant des figures de lumière, mais en rendant les ténèbres conscientes. » Ces représentations vont bien au-delà d’un quelconque effet cathartique mais ont une utilité profonde dans l’inconscient collectif.
C’est pourquoi tant de héros de l’art ou de la pop culture ne sont finalement que le reflet inversé de leur ennemi juré. Jean Valjean et Javert, Harry Potter et Voldemort, L et Light, Batman et le Joker ; tous ne sont que les deux faces opposées d’une même pièce. Tout simplement parce qu’ils sont des personnages emblématiques de la lutte entre le bien et le mal, qui, dans la réalité, peut se produire au sein du même organisme, voire de la même conscience.
Il ne me reste plus qu’à souhaiter que vous aurez apprécié cette lecture, et qu’elle n’aura pas été totalement non instructive. Il va de soi que j’ai fait une liste non exhaustive des thèmes et des œuvres qui concernent ce sujet. Mais n’hésitez pas à compléter cette pensée dans les commentaires, si le cœur vous en dit. Je vous souhaite désormais de passer un bel été, car je serai très peu là sur la toile, durant les semaines à venir. Il se pourrait même que les articles mensuels arrivent en retard. Au plaisir !

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3 commentaires

  1. Eh bien, il valait le détour, ton article ! Ce fut un grand plaisir à lire, et en le terminant, sur ta conclusion où tu dis que ces personnages sont nécessaires pour avoir une conscience de cette part d’ombre, et ne pas lui laisser de la liberté, je regrette de ne pas l’avoir lu avant. Mardi, j’avais une lectrice, mère d’un gamin de seconde, qui disait être choquée que son gamin ait eu à lire un roman où le héros est un tueur et où l’une des questions posées étaient de se mettre à la place du personnage. Ca lui paraissait affreux comme question (je n’ai pas pu savoir quel était le roman concerné) et j’aurais aimé avoir ton article sous la main (ou dans la tête) pour lui expliquer que ce genre de lecture et de personnage peut être nécessaire. Il est important d’avoir aussi bien des figures de lumière que de ténèbres, les deux étant, tu as bien raison, des reflets tout simplement inversés.

    J’ai sauté la partie sur KOTOR pour ne pas me spolier, mais j’ai lu attentivement tout le reste est c’est très pertinent, d’autant que tu t’attardes vraiment sur chaque aspect possible de ces personnages vendant leur âme au diable, ou qui sont parfois le diable eux-mêmes. Il y a des tas de nuances et de situations possibles pour ces personnages, et comme toi, j’en ai une certaine fascination, pour les raisons que tu décris si bien à la fin. C’est véritablement passionnant, tout simplement, et tu parviens à mentionner tant de personnages qui rendent ces histoires ou revirements si vraies. Chapeau, vraiment ! Je n’ai pas grand chose à ajouter, tu as fait un tour complet du sujet…Ces nuances de gros sont fascinantes, surtout en ayant le processus de comment ces protagonistes peuvent basculer. Prochain article, les personnages qui se sont tournés vers la rédemption ? red (Valjean et le flic de Banshee en tête, ahaha) Je trouve que The Witcher 3, en particulier, a aussi énormément abordé à sa façon ces nuances et ces manières de se livrer au diable, entre les diables purs et durs, ceux qui se font manipuler, ceux qui sont victimes, ceux qui sont forcés de faire des choses, ou certains scénarios où on pouvait entièrement comprendre chaque parti sans pour autant complètement les blâmer ou les pardonner.

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  2. Merci à toi pour ce dossier véritablement passionnant, un vrai régal à lire ! Tout comme toi j’ai toujours été fasciné par la psychologie des personnages dans les œuvres, et ce quel que soit le support. D’ailleurs, je me rends compte qu’avec le temps j’ai tendance à sanctionner plus sévèrement les œuvres qui ne prennent pas assez le temps de développer cet aspect là, dont j’attends beaucoup (bien que cela dépende bien sûr de la prétention de l’œuvre en question). En tout cas, le combat entre le bien et le mal est une composante que j’ai toujours trouvée fascinante, en particulier dans les cas où justement, un personnage (héros ou non) est amené à changer de camp ou à se retrouver entre les deux.

    À ce propos, l’un des personnages qui m’a le plus marqué c’est celui de Faith, dans Buffy contre les vampires. D’abord dans le camp du bien puisqu’il s’agit d’une Tueuse, elle commence peu à peu à basculer dans le camp du mal, jusqu’à devenir l’une des antagonistes de la saison 3, avant de refaire quelques apparitions en tant qu’antagoniste dans la saison 4 et dans le spin-off Angel. Jusqu’à ce qu’elle fasse son grand retour dans la saison 7 de Buffy où elle a retrouvé la raison et tente tant bien que mal de rester dans le camp des gentils, même si on voit qu’elle reste parfois « torturée » par son passé de criminelle. J’ai d’autant plus apprécié son personnage qu’elle apparaît à un moment où Buffy, justement, commence à être écrasée par le poids d’un tel destin et semble tentée d’outrepasser ses droits. Chose qu’elle ne fera pas, évidemment, mais Faith est alors là pour nous montrer la voie que Buffy a eu la force de ne pas choisir. Tout cela est d’autant plus intéressant que c’est contrebalancé par le fait que Kendra, la Tueuse ayant précédé Faith, était quant à elle l’incarnation de l’héroïne par excellence dans la saison 2 : elle faisait son devoir de Tueuse au pied de la lettre, mettant complètement sa vie personnelle de côté, chose que Buffy (et Faith ensuite) se refuse à faire. En trois personnages, on avait donc les trois incarnations du bien et du mal : Kendra, le bien absolu qui suit les règles à la lettre, Buffy, le bien nuancé qui tend parfois à transgresser les règles dans la limite du possible et Faith, le bien qui a finit par être rattrapé par le mal.

    Parmi les exemples que tu as donnés, j’ai moi aussi été particulièrement surpris par les révélations du grand méchant dans Life is Strange et Heavy Rain. Dans les deux cas, je ne l’avais absolument pas vu venir. D’ailleurs, dans le même style, on pourrait également évoquer Wesker dans Resident Evil puisqu’on apprend seulement à la fin du premier opus qu’il avait lui-même orchestré tous les événements du Manoir de Raccoon City, alors même qu’on le pensait pris au piège avec nous. Et dans le même style de Norman Bates mais dans une moindre mesure, on peut également citer Nikki Sanders dans Heroes. Pendant une partie de la saison, elle est victime d’absences durant lesquelles il se passe des choses horribles autour d’elle (meurtres, trafics, etc.), jusqu’à ce qu’on apprenne que ces absences sont en fait liées à un trouble de la personnalité puisque la personnalité de sa sœur décédée prend le dessus pour faire tout ce que Nikki n’a pas le courage de faire.

    Pour clôturer ce long commentaire, j’ai bien envie de te conseiller deux films sur le sujet qui pourraient te plaire : Trouble Jeu (John Polson, 2005) et Esther (Jaume Collet-Serra, 2009). Je ne t’en dirai pas plus pour ne pas te gâcher le plaisir si jamais tu ne les as pas vus, mais ils collent parfaitement aux propos de ton article.

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