Deux facettes de Satan

Retrouvons-nous avec un concept que je renouvellerai, dans la mesure du possible. Permettez-moi de vous faire (re)découvrir deux œuvres qui ont une thématique commune. En l’occurrence, il s’agit de Satan, bien que les deux auteurs en question aient des visions très différentes du plus grand traître de la religion chrétienne. Je pense à Victor Hugo, avec La fin de Satan, et à Jean-Paul Sartre, avec Le Diable et le bon Dieu.

Dessin de Victor Hugo

La fin de Satan : « Le malheur de la nuit, son supplice, / C’est d’adorer le jour et de rester la nuit. »

La Fin de Satan est un poème épique écrit par Victor Hugo, entre 1854 et 1862, bien que l’œuvre ait été publiée à titre posthume. Sans surprise, le poète conte la déchéance de Satan dans l’abîme semblable à un puits sans fond. Fait plus surprenant, le poème est un condensé de légendes et de faits historiques, tous plus ou moins liés à Satan. A titre d’exemple, tout un passage est dédié à la chute du Christ, du moment où Judas l’embrasse jusqu’au moment où Pilate se lave les mains, pour ne citer que cela.
Au milieu de ces événements qui ont été marqués au fer rouge par le mal, le lecteur est plongé dans les pensées étonnamment lyriques de Satan. Celui-ci clame la haine qu’il voue à l’égard de Dieu, et se réjouit du mal qui engorge l’humanité. Mais fait plus surprenant, l’ange déchu est aussi en proie au désespoir que lui procurent sa solitude et sa déchéance infinie. Aux moments les plus sombres, Satan avoue à demi-mot qu’il regrette son sort, et surtout l’amour de Dieu, pour qui il éprouve toujours un attachement inouï. (« Comme je vais rugir sur lui ! Comme je vais / Moi l’affreux, face à face avec lui le suprême, / Le haïr, l’exécrer et l’abhorrer !  – Je l’aime ! »)
Le poète parvient à humaniser Satan, et nous incite à éprouver une empathie déconcertante pour ce Diable empli de contradictions et de souffrances, à l’instar de beaucoup de personnages hugoliens. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière, que Victor Hugo nous encourage à éprouver de la compassion pour l’être supposé mauvais. Ce n’est pas tant un moyen de féliciter et encourager le mal, mais une invitation à être miséricordieux, et surtout, à comprendre que le mal est la plupart du temps engendré par la tristesse et la misère. (« Oh ! Si j’étais heureux, je serais bon ! Pitié ! »)
Il faut préciser que Victor Hugo ne nous fait pas seulement épouser le mal-être de Satan mais aussi celui d’individus exclus des rangs de l’humanité, comme les lépreux. (« Je suis l’ombre qui souffre, et les hommes trouvant / Que pour l’être qui pleure et qui rampe et se traîne / C’était trop peu du chancre, ont ajouté la haine. ») Le poète n’a de cesse de réclamer la miséricorde pour eux, ou même une seconde chance. Ainsi, lorsque les anges trouvent une plume de Satan, au bord du gouffre où il est tombé, le Seigneur refuse de la sacrifier elle aussi. (« Ne jetez pas ce qui n’est pas tombé. »)
Ce serait folie d’oublier l’engagement politique de Victor Hugo, et sa lutte contre la misère, sous toutes ses formes.

Jean Vilar (Heinrich) et Pierre Brasseur (Goetz), en 1951

Le Diable et le bon Dieu : « Quelquefois, j’imagine l’enfer comme un désert qui n’attend que moi. »

Jean-Paul Sartre, quant à lui, est un tantinet moins croyant et idéaliste. Sa vision du Diable (et du bon Dieu) n’en est pas moins déconcertante. Cette pièce de théâtre est jouée pour la première fois, à Paris, en 1951. L’intrigue se situe en Allemagne, au seizième siècle, durant la révolte des paysans contre l’église.
Goetz est un général, prêt à raser une ville entière, au nom du mal absolu. Mais lorsque le prêtre Heinrich lui révèle que le bien est plus difficile à faire encore, Goetz se ravise et jure, par défi, de se tourner vers le bien. (« Qu’importe d’ailleurs : monstre ou saint, je m’en foutais, je voulais être inhumain. ») Passé du statut de monstre à celui de saint, Goetz finit toutefois par se rendre compte que des décisions justes peuvent quelquefois entraîner des conclusions encore plus désastreuses. (« Que je fasse le Mal, que je fasse le Bien, je me fais toujours détester. ») L’ancien général finit par se détourner à la fois du Diable, et de Dieu, jugeant qu’ils n’existent pas, et que l’humanité est seule.
Il va de soi que le Diable et le bon Dieu est une pièce des plus philosophiques, ce qui ne l’empêche pas d’être assez accessible et plaisante à lire. Pensons à ce pauvre Heinrich, qui perd son statut de prêtre, et est persuadé d’être suivi par un Diable invisible, à qui il parle régulièrement.
Les pages sont parsemées de l’ironie mordante de Jean-Paul Sartre, qui se moque à la fois des monstres et des saints, tout en proposant une toile de personnages profonds et intéressants.
Bien que Goetz agisse toujours par défi, ou pour des raisons improbables ; son évolution est particulièrement intéressante. Effectivement, il semble nettement plus difficile de faire le bien que le mal, malgré tous ses efforts pour y parvenir, ce qui l’amène à ne plus croire en rien.
Cela n’a rien de surprenant venant de Sartre, qui est, rappelons-le : existentialiste. Au contraire d’un Victor Hugo, qui mentionnera régulièrement la providence ou la fatalité dans son œuvre, Sartre est convaincu que l’homme trace son propre chemin, loin de toute prédestination.

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4 commentaires

  1. Je ne me souviens hélas pas du tout du Diable et le bon Dieu, et je n’ai toujours pas lu La Fin de Satan, bien que chaque fois que j’en trouve un passage, dans ton article ou ailleurs, c’est toujours magnifique…Mais je (re)lirai bien les deux.
    J’admets, je préfère infiniment la version plus « romantique » et torturée que Hugo pose en Satan, parce que comme tu le dis, il est plus facile d’éprouver de l’empathie pour lui, voire de s’identifier à ses contradictions. J’apprécie de toute façon ces types de personnages déchus qui se débattent avec un semblant d’humanité, qui auraient pu être bons, en d’autres circonstances. Même si, d’un autre côté, je ne crois pas autant au concept de fatalité et que je pencherais plus pour Sartre pour forger sa destinée. La vision du diable de Sartre n’est pas moins intéressante, même si je n’en suis pas adepte. Certes, même faire le bien, peut revenir à pire, à faire le mal, mais il est très désespérant de finir par ne croire en rien, ou de ne pas avoir d’idéal. (Ce n’est pas comme si tous les personnages bons d’Hugo s’en sortaient bien, même en restant vertueux, ceci dit ! xd) Mais Sartre est tout en cas indéniablement plus contemporain, et en grande résonance avec notre époque actuelle, avec l’individualisme, le fait de ne plus en croire en grand-chose, ou que les actes sont finalement parfois bien insignifiants pour faire pencher véritablement la balance, d’un côté ou d’un autre.

    Les deux facettes en équilibre sont très intéressantes, même si bien opposées dans leur raisonnement. Je ne dirai pas non à d’autres articles de ce style de ta part, avec une lumière précise sur deux oeuvres différentes !

    Aimé par 2 personnes

    • Plutôt que de croire en rien, je pense que Sartre veut ridiculiser une bonne fois pour toutes ceux qui prétendent appartenir au mal, ou au bien. L’église en prend pour son grade, et il parait tout autant anti-clérical que Hugo, si ce n’est plus. En tout cas, merci pour ton commentaire éclairé.

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