Cosette (Isabelle Allen) et Jean Valjean (Hugh Jackman), Les Misérables
Il y a un peu plus de deux mois, je publiais une dissertation sur les personnages de la pop-culture qui se sont livrés au diable. Il semblerait pertinent de se concentrer désormais sur des personnages qui empruntent le chemin inverse, à savoir celui de la rédemption. Comme le dossier précédent, cet article comportera quelques spoilers. Toutefois, bien des œuvres évoquées ne sont plus de la première jeunesse, sans compter que vous pourrez sauter les paragraphes problématiques.
Avant toute chose, il convient de définir la rédemption. C’est un concept religieux, cela va sans dire. D’un point de vue chrétien, la rédemption est perçue comme une seconde création, un recommencement opéré par Dieu. Autrement dit, celui-ci rachète votre âme à Satan. Néanmoins, ce concept va au-delà de la religion chrétienne, puisqu’il est, à mon sens, intemporel et universel. La rédemption peut être abordée sous un point de vue moral, voire psychologique.
Comment cela se traduit-il dans la pop-culture, et quel enseignement précieux peut-on en tirer ?
Il est des personnages qui vouent leur existence à faire le bien mais qui ont, étonnamment, un passé des plus sombres. Si leur route semble sûre, ce n’est pas le cas de certains personnages qui sont tentés par la repentance, tout en s’égarant souvent en chemin. La route de la rédemption est après tout jonchée d’embûches, et personne ne peut y accéder, à moins de s’être perdu, au préalable. Mais la rédemption n’est pas seulement une affaire des coupables ; la victime, le lecteur, le spectateur, vous et moi, sommes aussi concernés par cette question. Décider qui mérite ou non le pardon n’est jamais une mince affaire.
Davos (Liam Cunningham), Game of Thrones

I. Les symboles de la rédemption

1) L’Homme de bien au passé tourmenté

Même si nous sommes friands de personnages repentis, dans la mesure où ils sont moins manichéens que d’autres héros, j’ai remarqué que les vrais symboles de la rédemption ne sont pas si nombreux que cela dans la pop-culture. Je vais naturellement dresser une liste non exhaustive, et d’ailleurs, n’hésitez pas à vous manifester si vous voulez enrichir cette dissertation d’exemples.
Quand on parle de rédemption, d’homme presque saint, le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de Jean Valjean. Loin d’être un simple héros de littérature, Jean Valjean est devenu iconique, ne serait-ce qu’en raison des innombrables adaptations du roman Les Misérables, de Victor Hugo. Jean Valjean n’a pas commis un grand crime, certes, mais il n’en demeure pas moins un voleur récidiviste, doublé d’un fugitif qui n’hésite pas à cacher son identité. En le dépeignant de cette façon, j’ai l’impression d’être ce malheureux inspecteur Javert. Quoiqu’il en soit, parce qu’il avait faim et parce qu’il était en colère, Jean Valjean n’était qu’un misérable. Il lui aura fallu croiser la route d’un homme de Dieu, monseigneur Myriel, pour que celui-ci rachète son âme. A partir de ce moment-là, Jean Valjean se jurera de ne plus jamais commettre le mal et même de faire autant de bien qu’il le pourra. Cette promesse, il la tiendra jusqu’à son dernier souffle, en faisant preuve de générosité, de soutien ou de réconfort à l’égard de tous ceux qui croiseront son chemin. Il se préoccupera particulièrement du sort de la malheureuse Fantine, avant de décider d’adopter Cosette. Jean Valjean, c’est cet homme qui, bien qu’il soit doté d’une force inouïe, est capable de vous tendre l’autre joue, après que vous l’ayez giflé. Ne va-t-il pas jusqu’à sauver la vie de l’inspecteur Javert, qui a tenté de faire de son existence un enfer ? Vous l’aurez compris, Jean Valjean est un idéal, bien qu’il ait ses défauts et ses faiblesses, comme tout un chacun. Il arrive que la rédemption créait plus ou moins des anges.
En parlant d’ancien voleur qui jurent de se tourner vers le bien, nous pouvons citer Davos Mervault, dans la saga Game of Thrones. Celui-ci est un contrebandier, pour ne pas dire un pirate, jusqu’au jour où il se met en tête de sauver de la famine une population assiégée. Même si Stannis Baratheon juge utile de lui couper quelques doigts, il lui offre aussi le titre de chevalier et de conseiller, en guise de remerciement. Davos fera preuve d’une gratitude infinie et fera tout ce qui est en son pouvoir pour servir Stannis. Il n’en sera pas moins capable de lui dire des vérités rudes, quand il jugera que son Roi s’éloigne du bon chemin. Davos est comme la bonne conscience de Stannis, du moins jusqu’à ce que sa route le mène vers un autre Roi : Jon Snow.
Pour finir, abordons un autre héros, qui, comme Jean Valjean, (ou un certain Blackwall, dans Dragon Age : Inquisition), se doit de cacher son identité. A vrai dire, nous ne savons pas même son nom. Il s’agit de celui qui se fait surnommer Lucas Hood, dans la série Banshee. Après avoir purgé une peine de prison de 15 ans, celui-ci tombe malencontreusement sur l’exécution du futur shérif de Banshee, dont il usurpe l’identité. Lucas est un homme à priori brutal, qui n’est pas dénué de faiblesses ; au reste, il fera plus que se prendre au jeu du rôle de shérif, puisqu’il fera tout ce qui est en son pouvoir – et même plus – pour protéger la ville de Banshee. La question de la rédemption est de toute manière souvent abordée dans cette série, à travers de nombreux personnages.

Kurt Bunker (Tom Pelphrey), Lucas Hood (Antony Starr) et Job (Hoon Lee), Banshee

2) Aller du crime au dévouement

Voler est une chose, mais il est des crimes bien plus terribles. Pour rester dans la saga Banshee, évoquons le personnage de Kurt Bunker, interprété par l’excellent Tom Pelphrey. Celui-ci était ni plus ni moins un néo-nazi, avant de regretter ses fautes passées, et de s’engager dans la police, pour essayer de commettre le bien. Kurt est couvert de tatouages explicites, comme des croix gammées, et il s’efforcera de les faire effacer, progressivement. La métaphore du tatouage est plutôt appréciable, s’il en est.
Dans la pop-culture, les meurtriers ont vraisemblablement droit à la rédemption, eux aussi. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est Lee Everett, dans le jeu vidéo The Walking Dead, de Telltale. Son histoire, nous l’apprenons très rapidement. Il est professeur lorsqu’il découvre que sa femme le trompe avec un autre. Lee perd son sang froid et tue cet homme avant d’être envoyé un prison. Il n’y mettra cependant jamais les pieds, dans la mesure où le monde est alors infesté par une horde de zombies. Malgré son crime, doute-on une seconde que Lee est le héros de The Walking Dead ? Même s’il s’agit d’un jeu qui nécessite de faire des choix, Lee apparaît comme un personnage moral, prêt à tout pour défendre son groupe, et en particulier la petite Clémentine. Comme beaucoup d’autres repentis, Lee puise sa force dans la personne à qui il se dévoue.
Je ne connais l’histoire que du dernier God of War mais je gage que c’est aussi le cas de Kratos. Dieu de la guerre, celui-ci a commis d’innombrables crimes, comme le meurtre de son père. Et pourtant, le jeu se focalise en grande partie sur la relation qu’il entretient avec son fils, Atreus. L’ancien Dieu a délibérément renoncé à son existence première pour fonder une famille. Kratos est un homme froid et exigeant, mais on ne peut douter de son dévouement envers son fils, qui lui permettra d’évoluer.

Koro-Sensei, Assassination Classroom

3) Malentendus et quiproquos

Pour finir, évoquons un cas particulier. Il ne s’agit pas de personnages qui ont foncièrement accès à la rédemption, mais de protagonistes envers lesquels notre regard évolue, tout au long de l’histoire. La saga Harry Potter est assez friande de ce genre de personnages. Je pense à Sirius Black qui apparaît, tout au long de l’épisode 3, comme un dangereux criminel qui vient de s’échapper d’Azkaban. Harry finit toutefois par découvrir que celui-ci a été enfermé pour un crime qu’il n’a pas commis. Loin de vouloir faire du mal à Harry, Sirius prend à cœur son rôle de parrain. Il sera pour lui un soutien précieux, aussi longtemps qu’il le pourra.
Nous pouvons aussi évoquer le cas de Severus Rogue, qui était un mangemort, avant de trahir le Seigneur des Ténèbres, pour le compte de Dumbledore. Or, Harry, Ron et Hermione n’auront de cesse de le soupçonner des pires trahisons et atrocités, tout au long de leurs années d’étude. Ils croiront d’ailleurs que c’était à raison, lorsque Rogue assassinera le professeur Dumbledore. Mais contre toute attente, ils apprendront que Rogue n’avait fait qu’obéir à la volonté de Dumbledore, afin d’infiltrer les rangs ennemis. Malgré toute la rancœur qui l’anime, Rogue est prêt à tout pour protéger la vie du fils de celle qu’il a aimé.
Dans un tout autre registre, abordons le manga Assassination Classroom. Après avoir détruit une partie de la lune, un poulpe étrange menace de détruire toute la planète, dans un an. Il exige aussi de devenir le professeur d’une classe de collège, qui le baptisera Koro-Sensei. Les élèves essaient inlassablement de tuer leur professeur, afin de sauver la planète. Pourtant, au fur et à mesure que l’année s’écoule, ils se surprennent à éprouver du respect et même de l’affection pour lui. Koro est plus qu’un professeur, il est un mentor et quelqu’un qui se soucie réellement de leur bien-être. Ses élèves finiront par découvrir que Koro était humain autrefois, et que c’est le fruit d’une expérience qui l’a rendu monstrueux. Par-dessus tout, Koro révélera qu’il n’a pas l’intention de détruire la Terre, mais que cela arrivera malgré lui. Il finit par se laisser abattre par ses élèves, dans un final très émouvant.
Ces personnages nous rappellent que les apparences sont trompeuses, ou du moins, qu’il nous faut parfois du temps pour que notre regard évolue sur certaines choses. Cela va bien au-delà de simples erreurs judiciaires, comme dans le film Les Évadés.

Kovu voyant le reflet de Scar, Le Roi Lion 2

II. Un chemin de repentance semé d’embûches

1) Changement

Somme toute, nous avons évoqué, jusqu’à présent, des personnages qui sont sur le chemin de la rédemption dès le début de l’histoire où nous les rencontrons. Il est plus facile de s’identifier à eux, et de les apprécier, dans la mesure où on ne les a pas vus fauter. En ce sens, il est peut-être plus intéressant de croiser des personnages qui sont présentés comme des antagonistes et des adversaires, avant de changer de camp. J’ai ouïe dire que les séries Buffy contre les vampires et Angel étaient adeptes de ce genre de personnages, mais je ne suis pas le mieux placé pour en parler.
C’est une thématique qui revient dans bon nombre d’histoires, à commencer par celles destinées aux enfants. Prenons en exemple Le Roi Lion 2. Il est difficile d’oublier l’histoire de Kovu, qui désire tuer Simba, afin de devenir le digne héritier de son père adoptif : Scar. Pourtant, Kovu finit par éprouver de l’estime pour Simba, et par-dessus tout, de l’amour pour sa fille, Kiara. Cela l’incitera à ouvrir les yeux et à changer de camp, pour devenir prince.
Ces remises en question et ces changements de camps interviennent aussi dans des histoires très adultes. On peut citer le cas de Game of Thrones, une fois de plus, avec cette fois-ci les personnages du Limier, ou même de Jaime Lannister. Ils sont typiquement le genre de personnages que l’on méprise, au début, avant de dévoiler un bon fond, et d’être pris en sympathie.
Le personnage de Ward Meachum, dans Iron Fist, est exactement dans le même cas. Alors qu’il se montre détestable, notamment à l’égard de Danny Rand, dans la saison 1 ; il finit par considérer Danny comme un frère, et essayer de devenir meilleur. Ward, comme les autres personnages évoqués, ne devient pas un saint pour autant, et c’est peut-être ça qui les rend si attachants. Ils rejoignent plus vraisemblablement le statut de anti-héros, qui, malgré leur bonne volonté, sont encore sujets aux faiblesses, ou aux erreurs : « Je voulais changer. Mais ça a été tellement lent, c’était comme si je n’avançais que millimètre par millimètre sur les règles que je m’étais fixées. […] Je suis pas très sympa avec les gens et je suis très nul au niveau relationnel. Je suis un fils qui n’a ni mère, ni père. Je suis aussi un frère sans sœur. Et je suis terriblement seul. J’étais dans un bar il y a quelques jours de ça. J’y étais pour faire ce qu’on fait habituellement dans ce genre d’endroits. Et une amie à moi, à qui je tiens plus que tout, est venue me rejoindre dans cet horrible rade ; et m’a demandé qui je voulais être ? Et bien, je ne sais même pas par où commencer pour répondre à cette question. J’ai vécu ma vie jusqu’à présent en fonction de celle des autres. Et j’ai donc évalué mon amour propre en fonction de cette équation. Le fait est, qu’aujourd’hui, j’ai malheureusement fait le vide autour de moi. Alors si je suis ici, c’est pour vous dire à tous, que je n’ai plus personne. Et aussi, que je ne sais même pas qui je suis. » (Iron Fist, Saison 2)

Vegeta, Dragon Ball

2) Hésitation

Quand on parle de personnage mauvais, qui devient un héros, le cas le plus évident pour beaucoup d’entre nous est celui de Vegeta, dans la saga Dragon Ball. En plus de s’attaquer à l’humanité, Vegeta est un personnage on ne peut plus arrogant et détestable. Cela ne l’empêche pas d’être l’un des personnages préférés de tous les amateurs du manga. Alors qu’il aurait pu le neutraliser, Songoku décide de l’épargner et de lui laisser une seconde chance. Vegeta finira par rejoindre son petit groupe et même tomber amoureux de Bulma, avec qui il fondera une famille. Ce guerrier issu d’une autre planète se surprend à devenir père de famille, et protecteur des terriens. Ce qui est intéressant avec Vegeta, c’est qu’il en veut terriblement à Songoku de l’avoir sauvé, et de lui avoir fait connaître ce bonheur. Vegeta ne se sent jamais véritablement à sa place, et se laisse parfois tenter par le mal, de nouveau. Après tout, il rêve d’être le meilleur et il ne supporte pas que Songoku ait toujours une longueur d’avance. Malgré son hésitation constante et son caractère revêche, Vegeta reste fidèle à ses amis. Après des tomes entiers à l’entendre maudire le monde entier, à commencer par Songoku, il est très émouvant de l’entendre admettre que Songoku est meilleur que lui, et, plus qu’un rival, son meilleur ami.
D’autres antagonistes deviennent des alliés insoupçonnés, comme c’est le cas du capitaine Hector Barbossa, dans la saga Pirates des Caraïbes. Dans le premier opus, Jack est contraint de le tuer pour l’arrêter. Pourtant, Barbossa revient d’entre les morts et se révèle être un allié de poids, jusqu’à un épisode 5 où il se sacrifie, en héros.
Exemple plus modeste s’il en est, le personnage d’Abar, dans le film Ma vie est un enfer. Celui-ci est ni plus ni moins un démon, qui finit toutefois par renoncer à sa condition, lorsqu’il tombe amoureux d’une femme, dont il était censé vendre l’âme au diable. L’ironie du sort est que celle-ci devient à son tour un démon, lorsque lui-même est humain. Il est prêt à vendre de nouveau son âme au diable, simplement pour pouvoir rester avec elle.

Merle Dixon (Mickey Rooker), Milton (Dallas Roberts) et le Gouverneur (David Morrissey), The Walking Dead

3) Échec

Nous avons pu constater que le chemin de la repentance est loin d’être facile et évident. Et malheureusement, il arrive qu’il se solde par un échec.
C’est le cas pour le Gouverneur, dans la série The Walking Dead. Celui se conduit de façon diabolique tout au long de la saison 3, avant d’être vaincu. Ce n’est pas sans surprise qu’on le retrouve dans une saison 4, où son échec lui a appris l’humilité et la remise en question. Le Gouverneur ne veut plus commander et ne veut plus mettre de vies en péril. Par ailleurs, il reprend goût à la vie lorsqu’il croise la route d’une femme et d’une petite fille, pour lesquelles il éprouve de l’affection.
Alors qu’il essaie de devenir meilleur, ses vieux démons reviennent le hanter, lorsqu’il tombe de nouveau sur Rick, et ses amis. La folie le guette de nouveau. Son esprit hurle vengeance. Le Gouverneur perd de nouveau la raison et fait tout pour avoir sa revanche sur Rick. Malheureusement pour lui, cette deuxième descente aux enfers lui sera fatale.

Victor Hugo

III. La question de la miséricorde et du pardon

1) De la compassion pour le damné

Quand on parle de rédemption, le coupable est le premier concerné. Toutefois, il n’est pas le seul acteur de ce cheminement. Ses relations avec les autres, et même avec la victime, sont déterminantes. C’est pourquoi la question de la miséricorde et du pardon est essentielle. Victor Hugo en est un fervent défenseur.
D’après lui – et même si je présente son opinion de façon caricaturale – les hommes méritent une seconde chance. C’est sans doute à ce titre qu’il lutte farouchement pour l’abolition de la peine de mort, dans des livres comme Claude Gueux, ou Le dernier jour d’un condamné. Il parvient même à nous inspirer de la pitié pour le Diable, dans le poème épique La Fin de Satan.
Victor Hugo nous invite à éprouver de la compassion pour ceux qui sont supposément mauvais. N’y voyez pas une manière de féliciter ou encourager le mal. Bien au contraire, Victor Hugo essaie d’y mettre fin. Il est convaincu que l’homme devient mauvais, uniquement parce qu’il est malheureux, ou en proie à la misère : « Oh ! Si j’étais heureux, je serais bon ! Pitié ! » (La Fin de Satan) D’une certaine manière, le point de vue de Victor Hugo nous incite à suivre notre raisonnement dans le sens opposé. La question n’est plus d’attendre que le damné fasse des efforts, pour lui pardonner ; mais bel et bien de le traiter avec humanité, pour que celui-ci ait une chance de devenir meilleur : « Laissez moi remontrer, gouffres ! – Non, pas à pas, je descends, je m’enfonce, à chaque effort je glisse plus avant. Le malheur de la nuit, son supplice, c’est d’adorer le jour et de rester la nuit. » (La Fin de Satan).

Ugolin (Daniel Auteuil) et César (Yves Montand), Jean de Florette et Manon des Sources

2) Le poids de la culpabilité

Au-delà du repenti qui devient un saint, ou du damné qui n’arrive pas au bout du chemin de la repentance, certains personnages demeurent dans un entre-deux. Il s’agit, en général, de fins douces-amères.
Je pense au Comte de Monte-Cristo, qui a pris des décisions effroyables pour obtenir sa revanche sur ses anciens bourreaux. Celui-ci finit par se retirer des hommes, clamant qu’il faut « attendre et espérer » mais non sans se comparer au Diable. Ces personnages récoltent ce qu’ils sèment, ou n’arrivent simplement pas à se détacher du poids de la culpabilité.
C’est aussi le cas du Fantôme de l’Opéra, qui est capable de tuer, pour rester maître des lieux, et surtout pour garder Christine auprès de lui. Finalement, il ne parvient pas à mener son chantage affectif jusqu’au bout et laisse Christine s’enfuir, au prix d’une solitude infinie.
N’oublions pas le personnage de César, dans Manon des Sources, de Marcel Pagnol. Il a laissé mourir Jean de Florette, à petit feu, et il ne comprend que trop tard, que celui-ci était en réalité son fils. César s’en veut à mort, et bien qu’il écrive une lettre d’excuse à sa petite-fille, Manon ; il ne croit pas lui-même mériter le pardon.
Ces dénouements en demi-teinte sont plus nombreux qu’on le croit. Je pourrais citer le film Casino, de Martin Scorsese. Bien que le film soit inspiré d’une histoire vraie et se déroule dans le monde de la mafia, il a de fortes connotations religieuses. Je pense notamment au générique dans lequel la silhouette du personnage principal chute dans un tourbillon de flammes, au rythme des chœurs de « la passion selon Saint Mathieu » de Bach, après que sa voiture ait pris feu. Cette image représente la descente aux enfers des différents protagonistes de l’histoire, cela va sans dire. Pourtant, Sam (incarné par Robert De Niro) est celui qui s’en sort le mieux dans la mesure où il reste vivant. Néanmoins, il doit renoncer au rêve américain et à son goût prononcé du luxe, pour mener une vie plus terne, mais rangée. Sans doute continuera-t-il à être hanté par ses anciens démons.
Pour finir, peut-être pouvons-nous évoquer la saga Silent Hill, mais une fois encore, je ne suis pas le mieux placé pour en parler.

Judas (Tim Minchin), Jesus-Christ Superstar

3) La rédemption par la mort

Certaines rédemptions ne peuvent passer que par la mort. Je ne sais si cela est triste ou logique, dans la mesure où certains personnages ont commis le pire. Il est toujours difficile de vérifier la légitimité de circonstances atténuantes, ou de juger quel crime est impardonnable.
Le personnage le plus emblématique est celui de Judas, du moins tel qu’il est représenté dans la comédie musicale Jesus-Christ Superstar. Le spectacle met davantage l’accent sur les remords de Judas, et l’amour qu’il voue à Jésus, que sur sa trahison elle-même. Il en résulte des morceaux assez poignants, à commencer par celui de son suicide. On se surprend à être touché par la tourmente et la mort du plus grand traître de l’histoire. Hélas, cette compassion est peut-être possible, uniquement à cause de cette fin funeste.
D’autres personnages n’accèdent à une forme de rédemption, que par le suicide. C’est le cas de Ugolin, le complice de César, dans Manon des Sources. C’est aussi le cas de Merle Dixon, dans The Walking Dead. Dans la Saison 1, Daryl disait déjà « Personne peut tuer Merle, à part Merle. » Celui-ci se conduit comme une enflure, le trois-quart du temps, et pourtant, son dernier geste est tellement héroïque et empli d’abnégation, qu’il est difficile de garder un mauvais souvenir de ce vieux Merle, qui avait remplacé sa main droite amputée, par une lame. Justement, Hershel lui rappelle un verset de l’évangile selon Saint Mathieu : « Si donc ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi: car mieux vaut pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi: car mieux vaut pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps tout entier n’aille pas dans la géhenne. » Notons que, hélas, le Gouverneur a sombré au même titre que son œil droit.
Un autre suicidé célèbre n’est autre que l’inspecteur Javert, que nous avons déjà évoqué. Il s’agit du rival de toujours de Jean Valjean. Javert est entièrement dévoué à la justice et à la loi, si bien qu’il est prêt à outrepasser ses droits et à agir de façon monstrueuse, dans le cadre de ses fonctions. Il est tellement aveuglé qu’il reste persuadé que Valjean est un homme mauvais. Pourtant, Javert finit par ouvrir les yeux. Loin de supporter l’idée d’avoir été sauvé par Valjean, d’éprouver du respect pour lui, et de renoncer à l’arrêter ; il choisit le suicide. Ainsi, Javert n’est plus le bourreau des misérables, mais, lui-même broyé par le poids de lois mal faites, il devient l’un d’entre eux.
Il existe naturellement des personnages qui meurent sans l’avoir choisi, et pour qui on éprouve moins de compassion, comme l’effroyable Scarpia, dans l’opéra Tosca. La jeune femme daigne lui pardonner ses crimes, après l’avoir poignardé. Mentionnons aussi le cas d’Anakin Skywalker, plus connu sous le nom de Dark Vador, qui revient du côté lumineux de la force, grâce à son fils, Luke, juste avant de mourir.
Enfin, il existe parfois des sorts peut-être pires que la mort. Le film La piel que habito est un parfait exemple des dérives que peut entraîner la loi du talion. Vincente viole une jeune fille, qui finit par se suicider. Il paraît impossible d’éprouver la moindre compassion pour lui, et pourtant, il devient le personnage central de l’histoire, lorsqu’il est kidnappé par le père de sa victime. Il s’agit d’un savant fou qui le force à changer de sexe, contre sa volonté, avant d’entretenir une relation sordide avec lui. Vincente devient Vera, et connaîtra bien des tourments, à commencer par le viol, aussi. Ce personnage on ne peut plus coupable souffre en proportion, et accède à la rédemption, uniquement grâce à cela. D’une certaine façon, Vincente est mort et est né de nouveau, en Vera. Cela rejoint l’idée de seconde création, et de recommencement.

Docteur Ledgard (Antonio Banderas) et Vera (Elena Anaya), La Piel que Habito

Nous avons balayé l’histoire de toute une palette de personnages qui sont devenus des symboles de la rédemption, dans l’imaginaire collectif, ou dans la pop-culture. Ces personnages cherchent à se vouer au bien, quel que soit leur passé. Mais la voie de la repentance est loin d’être évidente pour tout le monde. Choisir son camp, renoncer à ses anciens vices, n’est pas chose aisée, et peut parfois se solder par des échecs. Enfin, la rédemption n’est pas seulement l’affaire de celui qui a fauté mais aussi de celui qui a été blessé, ou qui a été témoin. Toutes les fautes sont différentes et n’ont pas la même intensité dans le mal. Toutes les raisons qui ont poussé à pécher ne sont pas les mêmes, et il semble difficile de savoir quand un coupable a assez payé : quand un coupable s’est enfin racheté.
Nous avons évoqué bien des exemples où la miséricorde semble être la seule solution. Victor Hugo n’a de cesse de défendre cette idée. Cela peut paraître un peu trop idéaliste, mais est-ce vraiment le cas ? Le pardon n’est pas synonyme d’oubli. Il s’agit simplement de « prendre congé de sa souffrance, se reconstruire », d’après Claude Seron. C’est pourquoi la croyance en la rédemption est si importante. Bien des personnes refusent de lâcher prise et de renoncer à leur rancune, croyant que c’est oublier le passé. Mais c’est comme si elles refusaient de laisser une plaie cicatriser. Elles refusent de se délivrer elles-mêmes, en croyant continuer à punir le coupable. Notons d’ailleurs que nier l’existence de la rédemption revient à faire de tout coupable un « misérable à perpétuité », comme le Satan de Victor Hugo. Ce serait nier toute utilité aux secondes chances. Il va de soi que cette petite parenthèse moralisatrice convient plus à des conflits mineurs qu’à de grands crimes, mais elle n’en est pas moins importante.
Au reste, on peut bien sûr en rester à un point de vue purement existentialiste, comme le fait Jean-Paul Sartre, dans le Diable et le bon Dieu. A travers le personnage de Goetz, qui est d’abord monstrueux, puis saint, il montre que, quelquefois, essayer de faire le bien entraîne des désastres plus importants que le mal. (« Que je fasse le Mal, que je fasse le Bien, je me fais toujours détester »). L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Jean-Paul Sartre transmet, dans cette pièce, le message selon lequel il n’y a ni Dieu, ni mal, ni prédestination, mais seulement des hommes seuls et maîtres de leur destin.

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