Suite à l’article « deux facettes de Satan », c’est partie pour une deuxième édition de la mise en parallèle de deux (ou plusieurs) livres ayant une thématique commune. Parlons cette fois-ci de trois livres, assez orientés jeunesse, qui ont des personnages principaux transgenres.

Cette fille, c’était mon frère

Attardons-nous tout d’abord sur le roman Cette fille, c’était mon frère, de Julie Anne Peters. Je dois dire que je ne suis pas très fan du titre français. Selon toute vraisemblance, le roman ne porte ce nom que depuis quelques années. Une première édition, parue en 2005, s’intitulait « La face cachée de Luna », ce qui était plus fidèle au titre original, et tout de même plus subtile.
Le livre adopte un point de vue intéressant dans la mesure où le personnage principal – et narratrice – est Regan, une jeune fille, amatrice d’opéra, qui découvre la transidentité par l’intermédiaire de son grand frère, Liam. Au départ, Liam enfile des vêtements féminins, la nuit, en secret, et se fait appeler Luna. Or, Luna est bien plus extravertie et heureuse de vivre que Liam. C’est simplement parce que Liam est un rôle joué par Luna. Assignée garçon à la naissance, celle-ci n’ose pas dire à ses parents ou à ses amis qu’elle est une fille, du moins jusqu’à ce que le secret devienne trop lourd à porter. Pourtant, Luna a toujours été une fille, comme en témoignent les souvenirs qui remontent à la mémoire de Regan, tout au long du roman.
Disons-le : je préfère nettement le traitement de cette thématique dans les romans (en particulier jeunesse) que dans le cinéma, par exemple. La transidentité est traitée de façon juste, sans pour autant que cela devienne un mélodrame déprimant et désespérant. Certes, la douleur de ces personnes n’est pas niée, mais elle ne fait pas ombrage au progrès des personnages pour devenir eux-mêmes, ni à la satisfaction qu’ils en tirent : « Liam méprisait autant son apparence que Luna s’en gargarisait – elle ne semblait jamais pouvoir se rassasier de l’image qu’elle rêvait de projeter. »
On peut reprocher certaines choses au roman, au niveau de la forme ou du contenu, mais ces défauts sont peut-être expliqués par la catégorie « jeunesse ». Je n’ai pu m’empêcher de trouver certains dialogues un peu poussifs et caricaturaux, simplement pour dénoncer le caractère binaire, voire sexiste de la société. Heureusement, cela a tendance à se gommer, au fur et à mesure que l’intrigue avance. De plus, les personnages étant relativement jeunes, pas mal d’éléments de l’histoire sont liés à leur vie de lycéen, ce qui peut en faire reculer certains.
Dans l’ensemble, le roman est toutefois très agréable à lire, et prenant. On s’attache rapidement aux personnages et on a envie de découvrir la suite de leur histoire. Car oui, loin d’être un simple roman sur un parcours trans, Cette fille, c’était mon frère, raconte le passage à l’âge adulte de Luna, mais aussi de Regan. Malgré ce qui les oppose, toutes deux doivent affronter diverses étapes pour devenir elles-mêmes. Ce parallèle évite toute stigmatisation.
Par dessus-tout, l’histoire raconte combien un secret peut oppresser voire détruire la vie de ceux qui le gardent. La situation finit par devenir insoutenable, tant pour Luna, que pour Regan. Mais c’est cela qui va leur permettre d’avancer.
Je dois avouer qu’il était quelquefois frustrant de n’avoir accès qu’aux pensées de Regan, et qu’on lui en veut parfois de reprocher à sa sœur d’être un fardeau. Mais c’est finalement assez réaliste. Même si Regan s’avère être un soutien en or, le roman aborde aussi les difficultés rencontrées par les proches de personnes transgenres. Naturellement, certains personnages sont bien moins bienveillants que Regan, à commencer par leurs parents. Sans réagir comme des monstres, ils font preuve d’une homophobie et d’une transphobie que d’aucuns qualifient d’ordinaires, voire même d’acceptables ; mais qui causent énormément de dégâts, sur le long terme.
Somme toute, Cette fille, c’était mon frère, est un livre au style assez simple et accessible, mais qui parvient à rendre ses personnages attachants et à traiter certains sujets avec justesse. On peine à en sortir, avant de l’avoir terminé, et certains passages se révèlent touchants. Un livre que je conseille, à toutes les personnes intéressées par le sujet.

Celle dont j’ai toujours rêvé

Cette fille, c’était mon frère, parlait d’une fille trans qui peine à faire son coming-out. Celle dont j’ai toujours rêvé aborde une autre étape de la transition, puisque Amanda a terminé la sienne, et essaie de vivre sa vie, normalement.
Même si j’ai beaucoup d’affection pour le précédent roman, je crois que celui-ci est un peu plus abouti. Même s’il est destiné à des lecteurs de 15 ans et plus, et que l’auteur utilise aussi la première personne du singulier, le style me semble un tout petit peu plus recherché.
L’auteur, c’est Meredith Russo, une romancière transgenre qui s’adresse directement à ses lecteurs, à la fin du livre, pour parler de ses intentions, ou même pour donner des conseils. Elle explique notamment que le livre a été en grande partie réalisé par des personnes trans. Par exemple, le mannequin de la couverture, Kira Conley, est une jeune fille trans. Le roman, paru en 2016, est de toute évidence engagé, tout en restant une histoire d’adolescents comme une autre.
L’engagement du projet ne fait pas ombrage à la fiction, bien au contraire. Après avoir fini sa transition, Amanda décide d’échapper à son ancienne ville et à son ancien lycée, où elle a été maltraitée, pour aller vivre chez son père. Là-bas, elle n’a pas à parler de son passé et peut librement être elle-même. Le roman parle donc de « l’après » transition, et se questionne notamment sur comment reprendre le cours de sa vie, après qu’elle ait failli s’arrêter ? Comment accorder de nouveau sa confiance, aux autres, après avoir été toute sa vie rejetée ?
Pour autant, le roman n’est ni pessimiste, ni déprimant. Certaines scènes sont dures, quand Amanda raconte son passé, où rencontre de nouvelles discriminations, mais dans l’ensemble, c’est un beau message d’espoir pour les personnes qui font face à ce genre de situations :
« Je m’étais toujours excusée d’exister, de vouloir être moi, de vivre ma vie. Peut-être serait-ce ma dernière conversation avec Grant. Peut-être pas. Quoiqu’il en soit, je n’étais plus désolée d’exister. Je méritais de vivre. Désormais j’en était convaincue : je méritais d’être aimée. »

Appelez-moi Nathan

Le dernier livre de cet article se démarque des autres dans la mesure où il parle cette fois-ci d’un garçon trans, et qu’il s’agit d’une bande dessinée française. Appelez-moi Nathan a été conçu par Catherine Castro et Quentin Zuttion, en 2018.
Le livre raconte l’histoire de Lila, qui ne supporte pas la façon dont son corps évolue, et décide de révéler à tout le monde qu’il est un garçon, avant de faire sa transition. Notons que l’histoire est inspirée de faits réels.
Malheureusement, Appelez-moi Nathan est le livre que j’ai le moins apprécié des trois. A moins que je ne me trompe, les dessins ont été colorés à l’aquarelle, et j’aime le rendu. Cela propose quelques pages très jolies. Mais dans l’ensemble, l’illustrateur a opté pour un style assez filandreux qui ne m’a pas conquis. Les contours noirs et la graphie des textes donnent une sensation d’inachèvement.
Concernant le contenu, je n’ai pu m’empêcher de trouver les personnages et le déroulement de l’histoire trop froids, surtout comparés aux romans précédents. Cela est peut-être du au fait que la bande-dessinée se veut pédagogue, en abordant les différentes étapes de la transition, et en évoquant même le prix des différentes opérations possibles.
Contrairement aux œuvres précédentes, Appelez-moi Nathan semble s’adresser davantage à des personnes qui ont besoin de renseignements plus concrets sur le sujet. Et malgré tout, on ne peut que saluer ce genre d’initiatives.

 

 

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