LGBT dans la pop culture, volume 2 : les personnages transgenres

Le drapeau de la communauté trans
Si vous me suivez depuis un moment, vous savez sans doute que j’avais réalisé un article nommé « LGBT dans la pop culture : du cinéma jusqu’aux jeux vidéos ». Vous aviez été assez nombreux à me lire, voire même à réagir et je vous en remercie. C’est malheureusement un thème qui est sujet à de nombreuses polémiques, sur internet, de nos jours.
Si cet article est toujours d’actualité, je tiens à en faire une petite mise à jour, ou même devrais-je dire une suite. Après tout, je m’étais essentiellement concentré sur le L (lesbienne) et le G (gay) de l’acronyme, et j’avais à peine survolé le T (transgenre), au risque de commettre quelques maladresses. Je vais donc m’intéresser particulièrement aux personnages transgenres que l’on rencontre dans la pop culture.
Je vais essayer de rendre cet article accessible à la fois aux connaisseurs et aux néophytes. Bien qu’il s’agisse encore une fois d’un inventaire des œuvres intéressantes sur le sujet, je vais essayer de donner mon avis au sujet de la valeur de ces différentes représentations.
Cet article nous permettra de réfléchir sur la représentation de ces personnages, et sur la haine qu’ils rencontrent, en particulier sur la toile. On lit parfois des commentaires d’une rare violence sur le sujet, quel que soit le site concerné. On peut se demander si cela n’est pas notamment du à la mauvaise représentation des personnages trans, au cinéma et à la télévision. L’article sera aussi le moyen de faire un tour d’horizon de représentations qui méritent d’être vues, tant pour en apprendre plus sur le sujet, que si l’on est directement concerné. Pour finir, je vais essayer de proposer plusieurs solutions pour essayer d’apaiser les esprits, et de propager de la tolérance et de la bienveillance ; lesquelles ne peuvent passer que par une meilleure connaissance et une meilleure compréhension du sujet.
Alicia Vikander et Eddie Redmayne, The Danish Girl

I. Quand la méconnaissance mène à la haine

1. Comment comprendre ce qui est mal représenté ?

Depuis que nous sommes enfants, nous lisons ou voyons des histoires qui n’ont de cesse de nous répéter que c’est de la méconnaissance et de l’incompréhension que naît la haine. Il en a été ainsi pour le racisme et d’autres formes de discriminations, que l’on condamne vigoureusement, dans la société occidentale actuelle. Pourtant, d’irréductibles gaulois résistent à cette tolérance et continuent à alimenter des préjugés et des discriminations. Sans vouloir minimiser la pression que subissent d’autres minorités, et sans nier les progrès récents, il me semble que l’homophobie et la transphobie ont encore de beaux jours devant elles. Sans parler d’agressions physiques, l’homophobie et la transphobie « ordinaires » produisent plus de dégâts qu’on le pense, sur le long terme. Cet article n’a pas pour but de se lamenter sur la question mais nous allons essayer de décortiquer ce qu’il se passe, à travers le prisme de la pop culture, uniquement.
L’une des choses qui m’a donné l’idée de cet article est la vidéo du youtuber MJ, nommée « les personnages transgenres au cinéma ». (Les romans Celle dont j’ai toujours rêvé et Cette fille, c’était mon frère, ont aussi inspiré cet article, et seront de nombreuses fois cités). Je ne vais pas résumer la vidéo de MJ mais je vous encourage vivement à aller la visionner. Pour ne citer que cela, MJ essaie d’expliquer pourquoi il est problématique que les personnages trans soient quasiment toujours incarnés par des acteurs ou actrices qui ne le sont pas. L’argument peut surprendre dans la mesure où le propre d’un comédien est justement de se mettre dans la peau de ce qu’il n’est pas. Pourtant, il mentionne plus d’une raison marquante.
Il va de soi que le problème est ici plus économique qu’autre chose. Les producteurs veulent des têtes d’affiches et celles-ci sont généralement cisgenres (le contraire de transgenres). Mais paradoxalement, cela enlève toute chance aux acteurs transgenres de se faire connaître, et de devenir populaires. Et puis, ce n’est pas demain la veille qu’on verra beaucoup d’acteurs trans incarner des personnages qui ne le sont pas ! Au delà de la transidentité, ce sont simplement des femmes et des hommes. (Je sais que certaines personnes sont non binaires, mais je m’y connais trop peu pour m’étendre sur le sujet). En ce sens, si l’on tient à voir un acteur cisgenre incarner un personnage trans, mieux vaut qu’une femme incarne une femme trans, et vise versa. Le problème est que les femmes trans sont souvent jouées par des hommes. Je suppose que cela alimente l’amalgame de la transidentité et du travestisme, dans l’inconscient collectif.
Or, il y a déjà bien assez d’amalgames, comme celui qui consiste à croire qu’une personne transgenre est forcément homosexuelle ! Des femmes trans aiment des hommes et sont donc hétérosexuelles. Si elles aiment des femmes, elles sont lesbiennes, tout simplement. Il faut essayer de distinguer l’orientation sexuelle de l’identité de genre.
Fermons cette parenthèse et revenons à la vidéo de MJ. Celui-ci compare la représentation des personnages trans actuels, au blackface. Pour ceux qui l’ignore, cette pratique consiste à maquiller un acteur blanc, en personne de couleur. Cela était très commun, au cinéma, à l’époque, et pourtant, c’est jugé comme extrêmement dégradant et raciste, de nos jours. Je vous laisse méditer sur cette comparaison.
Internet est devenu quelquefois un lieu très peu sûr pour les personnes LGBT. Il serait naïf de croire que cela est exclusivement la faute de leur représentation dans la pop culture, mais c’est néanmoins un élément important. On ne peut que se demander si les personnages trans sont trop peu représentés, sur-médiatisés, ou simplement mal représentés. Dans ce méli-mélo, et sans espérer une tolérance et une bienveillance absolues, il serait appréciable qu’il y aient plus d’esprits prompts aux compromis sur la toile, qui est parfois devenue un champ de bataille entre deux camps plutôt radicaux dans leurs idées. Mais évitons de digresser, et parlons un peu cinéma, voire séries.

Daniela Vega, Une Femme Fantastique

2. La course larmoyante aux Oscars

On peut se féliciter que le cinéma et la télévision mettent des personnages LGBT, en avant, de plus en plus. Néanmoins, beaucoup de personnes voient cela d’un mauvais œil, comme si tout n’était affaire que de quota à remplir. L’important n’est pas tant d’avoir un personnage de chaque origine ou de chaque orientation sexuelle dans son œuvre, et d’arborer cela comme un trophée. Il serait de bon ton d’avoir des personnages variés mais dont les différences n’ont finalement plus d’importance.
Ce que j’essaie de dire, c’est que le cinéma peut quelquefois exercer une espèce de discrimination positive à l’égard des personnages LGBT, mais que cela a parfois des conséquences néfastes. Je n’ai pas l’habitude de me plaindre et je suis habituellement bon public, mais il y a une catégorie de films qui m’agace un peu.
Je suis de mauvaise foi de dire qu’ils ne sont réalisés que pour apporter du prestige aux artistes qui ont travaillé dessus, mais c’est parfois l’impression que ça donne. Combien de films traitent d’un sujet difficile et tirent bien sur la carte du mélodrame pour mettre en valeur des rôles de composition et faire pleurer dans les chaumières ?
Il s’agit de films qui abordent le sujet de façon assez froide, et pour lesquels je n’ai pas énormément d’affection avec le recul. Je pense à Une nouvelle amie, The Danish Girl, ou même Laurence Anyways, par exemple. Dans les deux premiers, j’ai plus vu des acteurs grimés en femme et qui essayaient de minauder, qu’autre chose. Le dernier est différent mais pas mieux. Mentionnons aussi la série Transparent, dont j’ai regardé quelques saisons, et où la prestation de l’acteur Jeffrey Tambor ne m’a jamais vraiment convaincue. Beaucoup d’acteurs se sont glissés dans la peau de femmes trans, avec plus ou moins de succès. On peut aussi citer Jared Leto, dans The Dallas Buyers Club. Bien que je n’ai pas beaucoup apprécié Transamerica non plus, celui-ci avait le mérite de donner le rôle d’une femme trans à une comédienne : Felicity Huffman.
Il me semblait important de mentionner ces œuvres, dans la mesure où elles ont fait parler d’elles. Mais je tenais à dire que leur ambiance froide, et leur choix de casting douteux, ne sont pas les meilleurs exemples de bonnes représentations. J’ignore si leurs équipes avaient des intentions louables ou non, mais la recherche du prestige ou d’une récompense ne peut être retirée de l’équation. Quel est le dernier film à avoir obtenu l’oscar du meilleur film étranger ? Le film chilien Une femme fantastique, qui a le mérite de donner la réplique à une actrice trans, mais qui énumère des scènes clichées et totalement déprimantes sur les persécutions faites aux personnes trans.
J’ignore si les intentions de l’équipe du film étaient douteuses, mais le choix des personnes qui ont attribué l’oscar l’était probablement. C’est un sujet « à la mode » après tout. Et comme je l’ai déjà sous-entendu, l’important n’est pas d’être plus représenté, mais mieux représenté.

Michel Serrault et Ugo Tognazzi, La Cage aux folles

3. La différence entre ce que le film dit, et montre

Même si je suis plutôt critique dans cet article, ne jetons tout de même pas trop la pierre aux films que je viens de citer. Ils restent après tout le signe que quelque chose a évolué – de manière positive – dans la pop culture. Il fut un temps où les personnages trans étaient exclusivement des antagoniste de l’histoire, ou des sujets de moqueries.
C’est le cas dans de nombreuses comédies qui ne sont plus toutes jeunes, et que je porte parfois moi-même dans mon cœur, malgré des scènes qui font aujourd’hui grincer des dents. Je suis contre toute forme de procès à l’encontre d’une œuvre qui date et qu’il ne faut pas sortir de son contexte, mais tant qu’à faire, autant prendre du recul et avoir un regard plus averti dessus.
Vous l’avez peut-être oublié, mais les femmes trans sont présentées de façon – parodique certes – mais dégradante dans des comédies comme Scary movie, Y a-t-il un flic pour sauver Hollywood ou même Ace Ventura. On se souvient tous de Jim Carrey qui pleure toute les larmes de son corps et se désinfecte après avoir compris qu’il avait embrassé « un mec ». Certes, d’une certaine façon, ces comédies se moquent de tout et de tout le monde, y compris de leurs héros beaufs.
On mentionne aussi souvent le Silence des Agneaux quand on parle de transphobie au cinéma. Après tout, Buffalo Bill tue des femmes pour s’approprier leurs peaux. Il faudrait que je revoie le film, mais à mon sens, la trilogie d’Hannibal fait exprès de souligner les névroses des tueurs en série, pour expliquer la logique de leur esprit. On peut imaginer que, à force d’être opprimé et rejeté de toute part, Buffalo Bill est devenu un dangereux psychopathe.
Enfin, certains films sont très dégradants et n’ont aucune excuse, comme la comédie française de 2017 : Si j’étais un homme. Le film est tout sauf drôle, certes, mais au-delà de ça, il est totalement archaïque. Ce n’est pas le fait d’avoir un pénis qui doit faire du personnage principal un homme. Les personnes trans ne deviennent pas des hommes ou des femmes parce qu’elles subissent une opération chirurgicale de réassignation sexuelle. Elles l’ont toujours été et elles choisissent de quelle façon exprimer cela, physiquement. Certaines refusent de se faire opérer, sans être moins légitimes.
Somme toute, il faut tout simplement faire attention à la différence entre ce que le film dit et montre. Ils sont parfois faits par des personnes qui ignorent tout du sujet et alimentent des amalgames. Par exemple, dans la Cage aux folles, Albin est plus vraisemblablement une femme trans qu’un homosexuel travesti et maniéré. « Il » ne supporte pas de s’habiller en homme et se genre souvent au féminin. Son mari Renato dit même qu’il s’agit de la véritable mère de son fils. Une autre œuvre que j’affectionne énormément n’est pas exempte d’erreurs. Dans Starmania, Sadia est plus vraisemblablement une femme trans qu’un « travesti », même si pas mal d’énigmes subsistent autour du personnage, de toute façon.
Et finalement, cette confusion omniprésente nous permet de souligner que l’homophobie n’est parfois qu’une transphobie déguisée. Combien de personnes prétendent n’avoir rien contre les homosexuels, du moins si ceux-ci ne se conduisent pas de façon trop maniérée ou féminine ?

Jamie Clayton, Sense 8

II. La représentation de la communauté trans, dans la pop culture

1. La communauté MTF

Dans ce chapitre, faisons un tour d’horizon un peu plus neutre de la représentation des personnages trans, au cinéma. Parlons tout d’abord des femmes trans. Pour ceux qui l’ignorent, MTF est un anglicisme signifiant Male-to-female. Les femmes qui ont été assignées hommes, à la naissance, donc. Selon moi, ce sont elles qui sont les plus représentées dans la pop culture. Les femmes trans semblent exercer une fascination sur les esprits, mais ce n’est pas certain que ce soit pour des raisons très louables.
Quoiqu’il en soit, je peux vous conseiller quelques films ou séries mettant en vedette des femmes trans. On ne peut que citer le cinéma de Pedro Almodovar, avec notamment La Mauvaise Éducation. Mentionnons aussi le film Personne n’est parfait(e), avec Robert De Niro et Philip Seymour Hoffman. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps mais il me semble qu’on en tirait une bonne morale, à la fin. On peut aussi citer des films comme Wonder Boys, ou Le flic aux talons hauts, d’origine coréenne. Sans surprise, nos amis asiatiques ont beaucoup moins de mal que nous à arpenter les différentes nuances du prisme du genre, dans la pop culture, tout du moins. Au japon, il était traditionnel que les hommes jouent des femmes et les femmes, des hommes, au théâtre. D’autre part, ils semblent être moins obsédés par la quête de la virilité absolue. Combien de personnages de mangas ou de jeux vidéos sont androgynes ? Mais je sais aussi qu’il y a des codes très stricts, dans leur société, et que le quotidien n’est sans doute pas le reflet de ce que leur art décomplexé montre.
Un autre exemple qui me vient à l’esprit est la série American Horror Story, avec en particulier la saison 5, dans laquelle Denis O’Hare incarne une femme trans. Si vous souhaitez vous orienter vers des œuvres où ces personnages sont incarnés par des femmes (trans ou non), je peux suggérer les séries Sense 8 et Orange is the new Black, grâce auxquelles j’ai découvert deux comédiennes trans : Jamie Clayton et Laverne Cox. Dans la série Hit and Miss la comédienne Chloë Sevigny incarne une femme trans.
Cependant, si j’ai un vrai conseil, c’est celui de se tourner vers la littérature. Le roman Le point cardinal, de Léonor de Récondo, m’a laissé un très bon souvenir.

Elle Fanning, About Ray

2. La minorité dans la minorité

Il peut y avoir des minorités au sein des minorités. Pour des raisons que j’ignore, l’amour gay est plus représenté que l’amour lesbien, et au même titre, les femmes trans sont plus nombreuses au cinéma ou dans les séries, que les hommes trans. C’est pourquoi j’ai poussé la recherche plus loin, pour proposer un inventaire d’histoires évoquant des hommes trans.
Malheureusement, et sans surprise, beaucoup d’histoires s’attardent sur les problèmes rencontrés par cette communauté et sont plus déprimantes qu’autre chose. Il est important de montrer combien ces personnages souffrent, certes, mais quelle est l’utilité de s’attarder exclusivement dessus ? Est-ce que ces films peuvent vraiment inspirer positivement les personnes concernées ? Est-ce que ces films peuvent vraiment rassurer ceux qui ont des préjugés et qui sont convaincus que la communauté LGBT est constituée de gens en marge de la société, souvent dépressifs ou suicidaires, et qui n’ont aucun avenir ? Croyez-le ou non, le fait que les trans soient censés détruire leur vie est l’un des arguments des gens transphobes, comme si ce n’était justement pas la transphobie qui était à l’origine du taux élevé d’isolement ou de suicide.
Il y a trois films qui me viennent à l’esprit et que j’ai trouvés beaucoup trop pessimistes : Romeos, 52 tuesdays et About Ray, même si j’ai davantage apprécié le dernier. Ne parlons pas de Boys don’t cry, avec Hilary Swank. Objectivement, c’est un bon film, mais il finit très mal, et est par ailleurs inspiré d’une histoire vraie.
Une autre représentation qui m’a laissé mitigé et celle du clone masculin, dans la série Orphan Black. Il apparaît trop brièvement pour faire quoique ce soit de maladroit, mais le maquillage de Tatiana Maslany n’était pas très convaincant.
J’ai aussi ouïe dire que la série The Fosters mettait en scène un garçon trans. Je ne l’ai pas vue moi-même, et de toute façon, cet article ne sera naturellement pas exhaustif. Je n’ai par exemple pas cherché à regarder Tomboy, ou certains épisodes de Plus belle la vie.

Krem, Dragon Age : Inquisition

3. La communauté FTM

Parlons encore un instant des hommes trans. Vous l’avez deviné, FTM est un anglicisme signifiant female-to-male. J’ai heureusement des suggestions d’œuvres plus intéressantes. Il s’avère qu’il ne s’agit pas du tout de films ou de séries, et par ailleurs d’œuvres relativement récentes.
Le monde du jeu vidéo a la part belle, dans cette partie. Il faut savoir que le personnage de Leo, dans la saga Tekken, est un garçon trans. On rencontre aussi un homme trans, du nom de Krem, dans Dragon Age : Inquisition. Les dialogues avec lui étaient plutôt bien écrits, si je m’en souviens bien. Krem a une allure et une attitude entièrement masculines, au point que j’avais cru que la version française s’était trompée, en le doublant avec une voix féminine. (Évidemment, dans une époque médiévale, Krem n’a pas commencé de transition hormonale). Pour continuer à parler de jeux vidéos, Les Sims propose de faire des personnages trans, depuis une mise à jour du quatrième opus. Il paraît qu’un épisode 5 est en préparation et on ne peut qu’espérer qu’ils iront plus loin.
Pour changer de registre, j’ai beaucoup d’affection pour les images du clip Break Free, avec la sublime Ruby Rose. (Que l’on avait aussi croisée dans Orange is the new black).
Pour finir, je vous conseillerais aussi de jeter un œil à la littérature jeunesse, avec la bande-dessinée assez récente (et plus pédagogue qu’autre chose) Appelez-moi Nathan. Par dessus-tout, j’avais eu un coup de cœur pour le livre de Lisa Williamson : Normal(e). Il racontait de façon très juste le quotidien d’une jeune fille et d’un adolescent tous deux trans.

Taki et Mitsuha, Your Name

III. Comment faire évoluer les esprits ?

1. La transidentité est quelque chose d’historique

Je n’ai pas la prétention de pouvoir trouver des solutions concrètes pour faire évoluer les esprits. A mon échelle, je peux juste écrire sur le sujet, de façon neutre et il est vrai assez pédagogue, dans le but de vous faire réfléchir. Je ne peux pas penser à votre place ou vous imposer une opinion. Je peux simplement essayer de rendre le sujet moins incompréhensible et inquiétant pour certains.
Beaucoup se plaisent à croire que la transidentité est contre-nature et un phénomène de mode. Pourtant, ça n’a rien de contre nature. Comme je l’ai déjà dit, une personne trans est loin d’être obligée de suivre un traitement hormonal ou de se faire opérer. Elle est trans, simplement parce qu’elle est un homme ou une femme, contrairement à ce que son apparence physique dit. D’ailleurs, si tout ce qui était contre-nature était mal, nous devrions renoncer à beaucoup de choses de notre quotidien !
Et cela a toujours existé. Il y a même eu des peuples pour lesquels cela n’était pas si grave. Il s’agissait de sociétés qui ne fonctionnaient pas de façon aussi binaire que la nôtre : « Tu savais que chez les Indiens Yuman, il y a des groupes de gens appelés Elxa qui ont opéré un « changement d’esprit » ? Beaucoup de tribus d’Amérindiens parlent des trans : les Mohaves, les Navajos, les Pueblos. Ils acceptent, et même englobent, les femmes qui sont des hommes, et vice versa. Les gens à « deux esprits », comme ils les appellent. C’est cool, non ? » (Cette fille, c’était mon frère de J. A. Peters).
Il faut certes prendre du recul pour se rendre compte à quel point la société est binaire, et cherche à compartimenter les hommes d’un côté, et les femmes de l’autre, plutôt que d’envisager le genre comme un spectre, avec de multiples nuances. On ne peut même pas prétendre qu’il y a seulement deux types d’organes génitaux sur Terre, dans la mesure où certaines personnes naissent intersexes, ou que certains animaux sont hermaphrodites, voire changent de sexe, comme les grenouilles ou les tortues.
Qui a décrété que les hommes devaient avoir les cheveux courts et les femmes les cheveux longs ? Peu le savent et pourtant 90% des gens se plient à cette règle visiblement fondamentale. (Et qui ne l’était pas à certaines époques). C’est un exemple anodin et caricatural qui est pourtant omniprésent et qui laisse imaginer combien le nombre de règles binaires et sans fondement peut nuire aux personnes trans.
Tout cela, J. A. Peters, dans Cette fille, c’était mon frère, l’explique mieux que moi, par l’intermédiaire de son héroïne Regan  :
« « Jolie. » Un mot pour les filles. On emploie plutôt « beau » pour parler des garçons. Liam avait raison : les gens ne parlent pas des garçons et des filles de la même façon. Ils attendent un comportement différent selon le sexe. Et quand les enfants ont une attitude « hors-rôle », comme disait Liam, ils reçoivent l’étiquette de « garçon manqué » ou de « chochotte ». Il y a des lignes qu’on ne franchit pas, en matière de vêtements, de comportement, d’attitude. Par exemple, si je portais du rouge à lèvres et de la dentelle au lycée, personne ne le remarquerait. Pourtant, ils devraient, parce que je n’ai jamais mis ni l’un ni l’autre. Je ne suis pas très féminine. Les gens acceptent qu’on soit plus ou moins féminine tant qu’on reste du bon côté de cette échelle graduée, ce spectre qui va de « très masculin » à « très féminin » : princesse un jour, souillon le lendemain. Pareil pour les garçons. Jusqu’à un certain point. La limite autorisée n’est pas aussi éloignée dans un sens que dans l’autre, sur le spectre. Par exemple, quand on est une fille, on peut être exagérément féminine, ça ne pose pas de problème, mais si on a un comportement ou des sentiments un peu trop masculins, on est une gouine. Pareil pour les garçons. Mucho macho, pas de problème. Doux et tendre égale tapette. Que se passe-t-il quand on est né hors du spectre, entre les deux pôles, comme Liam ? On est un monstre, voilà tout. »
Il n’est certes pas évident de sortie de sa zone de confort, en faisant fi d’étiquettes et de codes que l’on nous a toujours imposés. Et pourtant, franchir la barrière du genre est un sujet qui fascine dans la pop culture, sans nécessairement parler de transidentité.
Qui n’a jamais vu un épisode de Ranma ½ ? Plus récemment, je peux citer des films comme Your Name, La Piel que habito, ou même Revenger, même si les deux derniers ont un traitement horrifique de ce thème.
Plusieurs chansons détruisent les codes comme le Grand secret, d’Indochine, ou le clip Tous les mêmes, de Stromae. Je pense au roman A comme aujourd’hui, où le personnage principal possède différents corps, masculins ou féminins. J’ai même découvert un manga, L’infirmerie après les cours, où le héros n’est pas ce qu’il semble être.
Que dire d’œuvres comme la série Banshee, qui refuse de poser une étiquette sur le personnage de Job, ou du dessin-animé Mulan, où son héroïne est contrainte de se travestir pour montrer sa valeur ?
Ces œuvres, ces personnages, sont généralement populaires. Alors pourquoi le sujet devient-il si tabou, voire mal vu, dans la réalité ? Et encore, je vous fais grâce de tous les récits mythologiques qui mènent la vie dure à la dichotomie des genres, depuis des siècles. Personne ne se souvient de Tirésias, qui a vécu en homme, puis en femme, avant de redevenir un homme ?

Le documentaire « Dans la peau de Coy »

2. La dysphorie de genre

J’ai répété plusieurs fois qu’il fallait arrêter de présenter les personnages trans de manière pessimiste, mais ce n’était pas pour nier la douleur qu’ils ressentent. La dysphorie de genre est un terme désignant la détresse d’une personne dont le genre n’est pas en adéquation avec le corps.
Cela peut se traduire par des souffrances qui ont une intensité ou des raisons différentes. Certaines personnes ne se reconnaissent pas dans les codes de la société qu’on leur impose, ou ne supportent pas d’être mégenrées. D’autres ne supportent pas leur apparence physique, qui ne reflète pas ce qu’elles sont. Toutes les personnes trans ne ressentent pas la même dysphorie, c’est pourquoi il y a des parcours très différents. Certains veulent changer de papiers, suivre un traitement hormonal et se faire opérer, alors que d’autres ne veulent pas entendre parler de tout ça.
Dans Celle dont j’ai toujours rêvé, Meredith Russo nous projette dans la peau d’une fille trans, et nous fait comprendre que la dysphorie est une réalité, et n’a rien d’un coup de folie ou d’un caprice :
« Si je n’étais que gay, ça irait. Mais je me sens mal en tant que garçon. J’aime quand je laisse mes cheveux pousser et que les gens me prennent pour une fille. J’essaie d’imaginer quel type d’homme je deviendrai et rien ne vient. Même si c’est avec un homme, me voir en tant que mari ou père me donne l’impression de disparaître dans un trou noir. Le seul avenir dans lequel j’existe, c’est celui où je suis une fille. »
Ne pas se soucier de la dysphorie de genre, c’est donc refuser un avenir aux personnes transgenres. Il faut préciser que le personnage d’Amanda fait ce discours, à un psychologue, suite à une tentative de suicide. Elle a malgré tout la chance d’avoir survécu et de pouvoir faire un coming-out. D’autres mettent fin à leur jour ou restent à l’intérieur du placard, toute leur vie, dévorés par leur secret, et se privant de tout espoir ou de toute forme de bonheur.
Pourquoi ? Par peur du regard des autres et du rejet.
Une transition, même si elle n’est pas obligatoire, n’est et ne sera jamais un caprice. C’est un besoin, comme on a besoin de guérir, même si la transidentité n’est pas une maladie. Le parcours pour changer est assez compliqué et semé d’embûches pour imaginer que ces personnes ne font pas cela sur un coup de tête.
« Liam méprisait autant son apparence que Luna [NDLR : son prénom en tant que fille] s’en gargarisait – elle ne semblait jamais pouvoir se rassasier de l’image qu’elle rêvait de projeter. » (Cette fille, c’était mon frère, J. A. Peters).
Vous vous demandez peut-être comment savoir si vous êtes trans ou non. Eh bien, je pense que les personnes qui ne le sont pas ne se posent jamais cette question, puisqu’elles sont à l’aise dans leur corps, avec la façon dont on interagit avec elles, ou les codes imposés par la société.
On remarque aussi que les personnes transgenres le comprennent et l’assument à des moments très variés de leur vie, même si cela a toujours été ancré en elles. J’avais vu un documentaire sur Netflix, appelé Dans la peau de Coy, où une famille décidait de laisser vivre leur fils (ou plutôt devrait-on dire leur fille) comme elle l’entendait, plutôt que de risquer de la rendre malheureuse ou de la perdre. Je ne savais pas quoi penser du documentaire dans la mesure où Coy était très jeune, et qu’elle ne mesurait probablement pas tout ce que cela impliquerait dans sa vie d’adulte ; mais peut-on nier ce que ressent un être humain, quel que soit son âge ? Les personnes trans, soutenues dès leur plus jeune âge, sont beaucoup plus épanouies, plus tard.

Kira Conley, Couverture de Celle dont j’ai toujours rêvé

3. L’acceptation du changement

Oui, les personnes trans acceptées sont plus épanouies et peuvent davantage être elles-mêmes. Entamer une transition, ce n’est pas changer de « sexe » et d’identité, c’est devenir soi-même. En ce sens, les proches des personnes trans n’ont pas à craindre de perdre leur ami, leur frère, ou leur enfant. Cette personne révélera simplement sa vraie nature, et sera sans doute plus épanouie et heureuse. Le rôle, c’est ce qui est joué par les trans qui ne sortent pas du placard.
D’ailleurs, a-t-on raison d’avoir si peur du changement ? Connaissez-vous une seule personne qui reste la même, physiquement et moralement, tout au long de sa vie ? Pour chacun d’entre nous, l’évolution est constante.
Dans Celle dont j’ai toujours rêvé, de M. Russo, la mère d’Amanda admet que son fils lui manque, mais elle s’efforce ensuite de rassurer sa fille : « Quand tu as eu un an, j’ai regardé tes photos de bébé et j’ai pleuré. Quand tu as eu trois ans, j’ai regardé celles de tes douze mois et j’ai pleuré. Et ton premier jour de maternelle aussi. Les enfants ne cessent de grandir et changer. Chaque fois que tu clignes des yeux, celui que tu croyais avoir n’est plus qu’un souvenir. […] Dans cinq ans, tu seras une adulte avec un diplôme universitaire, et moi je regarderai tes photos et je pleurerai ma fille adolescente. »
Le changement n’est pas contre-nature en soi, même s’il nécessite une forme de deuil. Or, ces formes de deuils font partie de notre quotidien. Il faut juste savoir passer outre les étapes de choc, de déni, de douleur, de culpabilité, et surtout de colère, de marchandage et de dépression. Il est impératif d’aller vers la reconstruction et l’acceptation.

Laverne Cox, Orange is the new Black

Conclusion

Cet article sur la représentation des personnages trans, dans la pop-culture, a pris des dimensions plus générales, voire philosophiques que je l’imaginais ! Quoiqu’il en soit, j’ai essayé d’analyser les problèmes de représentation de cette communauté, en particulier au cinéma, ou à la télévision. Cela ne m’a pas empêché de faire une liste non exhaustive d’œuvres mettant en scène des femmes ou des hommes trans. Pour finir, j’ai essayé d’expliquer, de façon très sommaire, que la transidentité est loin d’être un phénomène récent ou même contre-nature. Cela rend la souffrance de ces personnes, et surtout la haine que certains leur vouent, encore plus intolérables. J’espère avoir rendu le sujet plus clair et moins effrayant pour ceux qui n’y sont pas habitués. Terminons avec un dernier passage de Celle dont j’ai toujours rêvé : « En parlant, j’ai repensé à ce que Virginia m’avait dit des semaines plus tôt, que pour être heureux, il suffisait d’accepter qu’on le mérite. Je m’étais toujours excusée d’exister, de vouloir être moi, de vivre ma vie. Peut-être serait-ce ma dernière conversation avec Grant. Peut-être pas. Quoiqu’il en soit, je n’étais plus désolée d’exister. Je méritais de vivre. Désormais j’en étais convaincue : je méritais d’être aimée. »

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4 commentaires

  1. C’est un très bel article et très complet, sous bien des aspects, autour des personnages transgenres. Je ne vois absolument rien à y redire, mais c’est d’utilité publique, comme on dit, tant pour le contenu fiction que « pédagogique ». (J’avais aussi bien aimé la vidéo de MJ dont tu parles.)
    Tu confirmes bien le ressenti que j’avais d’une minorité dans la minorité, ce qui est dommage. Je suppose qu’une part de mauvaise fascination a permis de véhiculer cela, au cours du temps. J’avais entendu parler des traditions et des changements d’esprits des peuples indiens, sans creuser, mais cela montre bien que la transidentité est un concept qui date d’il y a bien longtemps. Idem pour Tirésias, que j’avais oublié pour ma part ! Mais je suis sûre qu’on peut trouver encore pas mal d’autres exemples dans les mythologies du monde. Et puis, le nombre de fois où dans les contes, les héros ou héroïnes ont un aspect différent du véritable, et pour lesquels il faut chercher à voir avec le coeur, non avec les yeux… Pour le garçon trans dans The Fosters, je n’en ai pas beaucoup de souvenirs, d’autant qu’il est un protagoniste secondaire, mais je me rappelle qu’il était placé contre son gré dans un foyer d’accueil pour jeunes filles (peut-être parce qu’il était maltraité dans ceux pour jeunes hommes) et qu’il avait un moment de libération après son opération au niveau de la poitrine et qu’il pouvait aller à la plage librement. Et il me semble bien qu’il était joué par un acteur trans, donc, de manière juste.

    Je suppose qu’au niveau de la représentation, tout comme les gays et lesbiennes commencent seulement à être représentées dans des rôles positifs (et encore), ça ne viendra que malheureusement plus tard pour les transgenres. Certes, la représentation est plus présente, mais c’est vrai qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire. Et tu fais bien de souligner qu’aucune personne ne reste la même durant toute sa vie, qui est peut-être l’un des meilleurs arguments pour accepter la transidentité, avec le fait de voir une personne trans être déprimée, suicidaire, tant qu’elle joue un rôle, alors qu’une fois qu’elle est elle-même, elle est tout simplement plus heureuse.

    Pour l’avait fait récemment, je confirme aussi que la discussion avec Krem dans Dragon Age est très édifiante, et je dirais même parfaite, car ni Krem, ni Iron Bull (ni le reste de leur équipe d’ailleurs) n’est déstabilisé par les questions. Ils en viennent même à mettre les points sur le I à l’inquisiteur/trice, pour lui expliquer posément les choses, et sans jamais se démonter si se justifier à outrance. C’est en tout cas super d’avoir aussi pris la peine de différencier les mauvaises représentations pour un dessein d’Oscar ou de récompense, celles dont le contexte n’aide pas du tout la représentation, et enfin celles qui sont plus juste, récentes. C’est vrai que dans l’idéal, aucun personnage ne devrait avoir à justifier son identité de genre/orientation sexuelle, en fiction, cela devrait juste être une diversité de protagonistes. Mais le chemin est encore long.

    Petite question, pour les romans Celle dont j’ai toujours rêvé et La face cachée de Luna, tu les verrais destinés à quel public en terme d’âge ?

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    • Merci pour ton commentaire édifiant. J’ai déjà répondu à ta question, mais je le fais ici, au cas où nous sommes lus. Celle dont j’ai toujours rêvé et Cette fille, c’était mon frère, sont des livres qu’on pourrait conseiller à des lycéens, à partir de 15 ans. Après, si le lecteur est intéressé par le sujet, je ne vois aucun problème à la proposer au collège. Le style n’est pas insurmontable mais c’est un sujet qui peut malheureusement poser problème aux parents.

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  2. En voilà un nouvel article très complet et très fourni. Félicitations, ça a dû demander énormément de travail !

    Je dois avouer que pour ma part, c’est un sujet avec lequel je ne suis pas très à l’aise parce que je le trouve bien plus difficile à saisir que l’homosexualité. Et comme tu l’as si bien dit, le traitement qui en est fait dans la pop culture n’aide pas forcément.
    Cela dit, en dehors du personnage de Laverne Cox que j’aime beaucoup dans Orange is the New Black, je me souviens d’un personnage qui m’a marqué dans Nip/Tuck à ce sujet. Mais ce n’est pas tant par le fait que ce soit un personnage transgenre, c’est surtout par le fait qu’on ne s’en doute absolument pas jusqu’à ce que ce soit révélé. Et ça a, selon moi, renforcé encore davantage le charisme du personnage qui était déjà très haut.

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    • Merci pour les compliments. Mais dans la mesure où ce sont des recherches de longue date, ça a été ! Ah, c’est sûr que c’est difficile à concevoir lorsqu’on est pas concerné, d’où l’utilité d’en parler, je pense, et de façon aussi juste que possible. Merci pour la petite référence. Il est vrai que des personnages transgenres apparaissent parfois l’espace d’un épisode, dans certaines séries.

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